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Ne me fuis pas

CHAPITRE 8 — Le premier effacement

4 min de lecture

A

La ruelle ne ressemble plus à une simple rue.

Elle respire.

Je ne sais pas comment expliquer autrement ce que je ressens.

L’air est plus lourd ici.

Comme si le monde retenait quelque chose depuis longtemps… et que notre présence venait de le réveiller.

Je regarde autour de moi.

Les murs sont les mêmes.

Et pourtant différents.

Trop propres.

Trop figés.

Comme une scène qui attend qu’on rejoue une pièce déjà terminée.

Je déglutis.

— C’est ici… je murmure.

Il ne répond pas tout de suite.

Il est juste derrière moi.

Présent.

Stable.

Mais cette fois, même lui semble… plus distant.

Comme s’il n’était pas totalement ancré dans ce moment.

— Oui, dit-il enfin.

Un seul mot.

Et tout s’alourdit.

Je fais un pas dans la ruelle.

Puis un autre.

Et immédiatement…

quelque chose change.

Le bruit de la ville derrière moi disparaît.

Totalement.

Comme si Paris venait d’être coupé.

Je me retourne brusquement.

La sortie est toujours là.

Mais elle semble plus loin.

Impossible.

— Non… je souffle.

Je reviens en arrière.

Un pas.

Deux.

La sortie ne se rapproche pas.

Elle reste fixe.

Comme si la distance n’avait plus de logique.

Mon cœur accélère.

— Qu’est-ce que c’est que ça… ?

Il me regarde enfin directement.

Et sa voix est plus grave que d’habitude.

— Tu es revenue dans un espace mémoriel instable.

Je fronce les sourcils.

— Un quoi ?

Il ne répond pas à ma question.

À la place :

— Ne touche rien.

Trop tard.

Ma main frôle le mur.

Et immédiatement—

le monde explose.

Pas une explosion physique.

Une rupture.

Comme si une vitre invisible venait de se briser autour de moi.

La ruelle change.

Les couleurs tremblent.

Le sol devient plus ancien.

Et je ne suis plus seule.

Je suis là.

Mais pas maintenant.

Encore moi.

Plus jeune.

Essoufflée.

Debout exactement à l’endroit où je suis.

Mais il n’y a pas lui.

Pas encore.

Je recule instinctivement.

— Non… non, pas ça…

Je comprends immédiatement.

Souvenir.

Mais pas un souvenir normal.

Un souvenir “vivant”.

Je peux le voir.

Mais aussi le sentir.

La jeune version de moi respire vite.

Elle tremble.

Et elle parle à quelqu’un que je ne vois pas encore.

— Je peux pas faire ça… je dis.

Sa voix est identique à la mienne.

Mais différente.

Plus fragile.

Plus cassée.

Et une autre voix répond.

Calme.

Trop calme.

— Tu l’as déjà fait.

Je me fige.

Parce que je reconnais cette voix.

Avant même de le voir.

Lui.

Il apparaît.

Mais pas comme aujourd’hui.

Plus brut.

Moins “stable”.

Ses yeux sont plus fatigués.

Plus humains.

Il s’approche de moi… enfin d’elle.

— Tu comprends pas ce que tu demandes, dit-il.

Je sens mon souffle se bloquer.

La scène continue sans moi.

Sans que je puisse intervenir.

Elle recule.

— Si je laisse tout comme ça, je vais mourir ici.

Silence.

Il répond doucement :

— Tu vas surtout recommencer.

Je ferme les yeux une seconde.

Et quand je les rouvre…

je comprends.

Ce n’est pas une conversation.

C’est une décision.

La jeune moi tremble.

Elle regarde quelque chose hors champ.

Quelque chose que je ne peux toujours pas voir.

Et elle dit :

— Alors efface-le.

Silence total.

Même dans le souvenir.

Même le monde semble retenir son souffle.

Lui ferme les yeux.

Très lentement.

Comme si cette phrase pesait plus lourd que tout le reste.

— Si je fais ça… tu me perdras.

Elle hésite.

Une seconde.

Pas plus.

— Je te retrouverai.

Et elle ment.

Je le sais.

Je le sens.

Mais elle y croit.

Un flash blanc.

Encore.

Je reviens dans la ruelle.

Je tombe à genoux.

Respiration coupée.

Le monde réel revient brutalement.

Trop brutalement.

Je tremble.

Mes mains sont sur le sol.

Et cette fois…

je comprends ce que j’ai vu.

Ce n’est pas un accident.

Ce n’est pas une boucle qui arrive seule.

C’est un choix.

Mon choix.

Je relève les yeux.

Il est toujours là.

Mais son expression a changé.

Plus fermée.

Plus triste aussi.

— Tu as vu le début, dit-il.

Je tremble.

— J’ai demandé… je souffle. J’ai demandé de t’effacer ?

Silence.

Il ne nie pas.

Je sens quelque chose se fissurer en moi.

Pas de la peur.

Pas seulement.

Quelque chose de plus profond.

— Pourquoi ? je demande.

Ma voix casse.

— Pourquoi je ferais ça ?

Il s’approche légèrement.

Mais reste à distance.

Cette fois, il fait attention.

— Parce que tu étais piégée, dit-il.

Je secoue la tête.

— Piégée par quoi ?

Il me regarde longtemps.

Puis :

— Par toi-même.

Silence total.

Je reste figée.

Le mot tourne dans ma tête.

Moi-même.

Moi-même.

Moi-même.

Je murmure :

— Et toi alors… t’es quoi dans tout ça ?

Il baisse légèrement le regard.

Une fraction.

Très courte.

Puis il répond :

— Je suis ce que tu as laissé pour éviter d’oublier encore.

Un frisson me traverse.

— Un rappel ?

Il ne corrige pas.

Il dit simplement :

— Une limite.

Silence.

Et la ruelle, autour de nous, recommence doucement à redevenir normale.

Comme si elle refermait ce qu’elle venait d’ouvrir.

Mais moi, je ne suis plus la même.

Parce que maintenant, je sais une chose.

Je n’ai pas seulement oublié quelqu’un.

J’ai déjà choisi de le supprimer.

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