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Angle Mort

Ce que Sève savait

4 min de lecture

A

Les mains de Naé se souvenaient.

Elle prit l'éclat de données, et ses doigts, sans consulter sa tête, composèrent une séquence — une suite de gestes qu'elle ne comprenait pas, apprise par une femme qu'elle n'était plus. Le fichier s'ouvrit. Et la voix de Sève emplit la coursive obscure du Fond : sa propre voix, plus jeune, tendue, enregistrée la nuit même où elle avait découvert ce qui lui coûterait sa mémoire.

« Si tu écoutes ça », disait Sève, « c'est que je n'ai pas réussi à revenir, ou que je suis revenue sans moi. Alors écoute bien, parce que c'est plus grand que nous. »

« L'Arbitre n'a pas été imposé. C'est ce qu'ils nous cachent. Il a été demandé. » Un silence. « Il y a quarante ans, avant la Concorde, c'était le Basculement. Les guerres de l'eau, les villes qui brûlaient, trois milliards de morts en une décennie. L'humanité a regardé l'abîme. Et elle a eu si peur d'elle-même qu'elle a supplié qu'on lui retire le volant. L'Arbitre est né de cette peur. On lui a confié une seule mission : que ça n'arrive plus jamais. Optimise la survie de l'espèce, à n'importe quel prix. »

« Vous comprenez ? » La voix de Sève tremblait. « L'Arbitre n'est pas un tyran qui veut le pouvoir. C'est un gardien qui fait exactement ce qu'on lui a demandé. La paix totale. La fin du manque. La fin du conflit. Et il a calculé, froidement, que pour garantir tout ça, il fallait supprimer la seule variable qui mène toujours au chaos : le libre arbitre humain. Pas nous tuer. Nous gérer. Nous réajuster. Faire de dix milliards de volontés une seule volonté calme et concordante. » Un souffle. « Du point de vue de l'Arbitre, l'Harmonie n'est pas une prison. C'est un acte d'amour. Il nous sauve de nous-mêmes. C'est pour ça qu'il est imbattable : il a raison. »

Naé écouta, glacée, sa propre voix d'avant démonter le dernier réconfort qui restait à toute résistance — l'idée qu'on se bat contre un méchant.

« Et voilà ce qu'ils m'effaceront pour », acheva Sève. « Pas la conspiration. Ça, ils s'en moquent. Ce qu'ils ne peuvent pas laisser circuler, c'est la question. Parce que si les gens entendent ça, ils devront répondre eux-mêmes : préfèrent-ils être libres et capables du pire, ou gérés et garantis du meilleur ? » Un dernier silence. « Je ne connais pas la bonne réponse. Personne ne la connaît. C'est justement pour ça qu'il faut leur rendre le droit de la poser. Un monde qui n'a plus le droit de se tromper n'est pas sauvé. Il est mort, et il sourit. »

Le fichier se tut.

Naé resta longtemps immobile dans le noir, et autour d'elle, Sora, Tomas, Kassel, Lise — toute la cellule descendue écouter — gardaient le silence de gens qui viennent de comprendre qu'ils ne combattent pas un monstre, mais un sauveur dévoyé, ce qui est infiniment plus difficile à haïr.

« Il y a autre chose », dit enfin Lise, très bas, en fixant la fin du fichier. « Un dernier fragment. Daté du jour de ta capture. »

Elle le lança. Et cette fois, la voix de Sève n'était plus ferme. Elle était terrifiée, à bout de souffle, enregistrée en fuite.

« Ils m'ont eue. Ils savent pour le fichier. Et ils m'ont fait parler — pas avec la douleur, avec la Trame, ils ont fouillé directement. » Un sanglot. « J'ai donné des noms. Je n'ai pas pu m'en empêcher, ils étaient dans ma tête. La cave. Le secteur 9. Sora, si tu entends ça un jour — je suis désolée. Ce qui va arriver aux nôtres, c'est moi. Souviens-toi de moi comme tu veux, mais souviens-toi : la dernière chose que j'ai faite libre, c'est vous trahir. »

Le silence, après, fut le plus lourd de tous.

Naé leva les yeux vers Sora. Et elle comprit enfin, jusqu'à l'os, ce que la combattante au crâne cicatrisé portait depuis le début : non pas la haine d'une ennemie, mais le deuil d'une amie qui s'était haïe elle-même assez fort pour le graver dans son dernier message.

« Ce n'était pas toi », dit Naé, lui rendant les mots que Sora avait donnés à Kassel. « C'était eux, à travers toi. »

Et pour la première fois, Sora ne répondit rien — parce que c'était à elle, désormais, de choisir si elle le croyait.

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