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La salle du Cœur n'avait rien d'un sanctuaire. C'était une pièce blanche, nue, organisée autour d'une console basse d'où s'élevait une colonne de lumière froide : le point de diffusion. De là partaient, à chaque seconde, les dix millions de fils invisibles qui tenaient la ville.
« Tu as bien joué », dit Sered, sans bouger de son siège. « L'émeute à l'est, l'infiltration par la vieille faille de Sève. Je ne l'avais pas vue venir, celle-là, je l'avoue. » Il sourit. « Mais vois-tu le problème, Naé ? Tu es arrivée. Et moi, je t'attendais. Ce qui veut dire que, même imprévisible, tu finis là où je voulais que tu sois. »
« Pourquoi me laisser arriver jusqu'au Cœur ? » demanda Naé, tendue, jaugeant la salle, les issues, la distance jusqu'à la console.
« Parce que la démonstration ne vaut que si elle est complète. » Sered se leva enfin. « Le Grand Accord se déclenche dans quarante minutes. Tu vas vouloir détourner le canal pour diffuser ta vérité à la place de mon Réajustement. C'est ton plan. C'est un bon plan. » Il marqua un temps. « Et je vais te laisser le tenter. »
Naé se figea. « Vous allez me laisser diffuser. »
« Oui. » Le calme de Sered était total. « Parce que j'ai calculé ce qui se passera ensuite, et que ce sera ma victoire la plus pure. » Il désigna la console. « Vas-y. Approche. Je ne te toucherai pas. »
C'était un piège. Évidemment. Mais le compte à rebours tournait, et il n'y avait pas d'autre console, pas d'autre Cœur. Naé avança, Sora et Lise couvrant ses flancs, Tomas à la porte, l'épaule en sang, surveillant les couloirs.
Elle atteignit la console. Ses mains de fantôme se posèrent dessus, et trouvèrent, encore, le chemin — l'accès à la matrice de diffusion, la charge de Lise prête à être injectée à la place du Grand Accord.
« Là, tu te dis que c'est trop facile », dit Sered derrière elle. « Tu as raison. Laisse-moi t'expliquer ce que tu es sur le point de faire. »
« Le Grand Accord est déjà chargé dans le canal », dit Sered. « Dix millions de Réajustements, synchronisés, prêts. Si tu l'effaces pour mettre ta vérité à la place, le canal subit une rupture de charge. Tu sais ce que ça fait, une rupture de charge sur dix millions de Trames connectées au tronc cérébral ? » Il laissa la question flotter. « Les implants régulent le sommeil, le rythme cardiaque, la pression. Une coupure brutale et simultanée, c'est des dizaines de milliers d'arrêts cardiaques. De crises. De morts. En une seconde. »
Naé sentit le piège se refermer, parfait, abominable.
« Donc voici ton choix, Ajusteuse. » Sered savoura le mot. « Soit tu n'y touches pas, et le Grand Accord part, et la ville oublie pour toujours, en douceur, sans une mort. Soit tu forces ta vérité, et tu tues des dizaines de milliers de gens pour donner aux survivants un choix qu'ils n'ont pas demandé. » Il écarta les mains. « Tu veux leur rendre le droit de choisir ? Commence par choisir, toi, qui tu sacrifies. La paix dans l'oubli, ou la vérité dans le sang. Exactement le genre de calcul que tu faisais à ton box. Sauf qu'aujourd'hui, c'est toi qui signes. »
Et Naé comprit la vraie nature de la démonstration. Sered ne voulait pas seulement la vaincre. Il voulait lui prouver, à elle, que sa liberté tant chérie menait au même endroit que sa tyrannie à lui : à un Ajusteur qui décide du sort de millions de gens. Il voulait qu'elle devienne, une dernière fois, ce qu'elle fuyait.
« Alors ? » dit Sered doucement. « Combien de morts vaut ton principe, Naé ? »
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