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Il s'appelait Kassel, autrefois. Maintenant il s'appelait Renan Doss, gestionnaire de flux logistiques, Indice 870, domicilié au niveau 41 du quartier Médian, et il ne savait pas qu'il avait une sœur.
« On ne peut pas juste lui parler », expliqua Naé pendant qu'ils préparaient l'extraction. « Un dormeur qu'on confronte trop vite à son passé, sans précaution, sa Trame le détecte comme une dissonance majeure. Elle alerte l'Office, ou pire, elle déclenche un blocage — il se fige, ou il nous dénonce par réflexe. » Elle savait de quoi elle parlait. « Il faut l'isoler de la Trame d'abord. L'amener au Fond. Et ensuite, lui rendre la mémoire en douceur. »
« Lui rendre la mémoire », répéta Sora. « Tu sais faire ça ? »
« Je sais comment l'Office l'efface. L'inverse, c'est plus risqué. » Naé hésita. « Lise et moi, on a quelque chose. Le dossier Concorde-V contient les sauvegardes. Avant de réécrire un sujet, l'Office archive l'original — par sécurité, pour pouvoir comparer. Les vraies mémoires de Kassel existent encore, quelque part dans les serveurs. Si on les récupère et qu'on les réinjecte… »
« Il redevient lui. »
« Il redevient lui », confirma Naé. « Avec tout. Y compris ce qu'il a fait depuis qu'il s'ignore. » Elle regarda Sora. « Tu es sûre de vouloir ça pour ton frère ? Parce que je peux te dire, moi, ce que ça fait de se réveiller coupable de crimes qu'on ne se rappelait pas. »
Sora ne répondit pas tout de suite. Puis : « Il préférerait savoir. Kassel a toujours préféré savoir. C'est pour ça qu'ils nous l'ont pris. »
L'extraction se fit un soir de pluie, dans le hall du niveau 41.
Naé l'approcha — elle, parce qu'elle savait marcher comme une citoyenne, parler comme une Ajusteuse, parce que son ancien métier en faisait le parfait appât. Elle se présenta comme une réviseuse de l'Office, convoquant le citoyen Doss pour une « vérification de routine ». Sa Trame à elle était éteinte, invisible ; son aplomb, lui, était bien réel. Renan-Kassel la suivit sans méfiance, en bon citoyen.
Ils l'amenèrent au Fond. Lise neutralisa sa Trame. Et quand le silence tomba dans le crâne de cet homme qui s'ignorait, il se mit à trembler, exactement comme Naé avait tremblé, perdu, terrifié, amputé d'une présence qu'il croyait être lui-même.
Puis Lise réinjecta les sauvegardes.
Ce ne fut pas doux. Une vie entière revint d'un coup dans un esprit qui s'était reconstruit autour de son absence. Kassel hurla. Il se débattit. Il pleura. Sora le tenait, lui parlait, répétait son nom — son vrai nom — encore et encore, jusqu'à ce que les yeux de l'homme, enfin, se posent sur elle et la reconnaissent.
« Sora », souffla-t-il, et sa voix se brisa sur ce seul mot, ce mot qu'on lui avait volé. « Sora. Je t'ai… oh non. Oh non. Qu'est-ce que j'ai fait ? »
Car il se souvenait, maintenant. De tout. Y compris des dix-huit mois passés en citoyen modèle, à signaler par civisme des « comportements discordants » de ses voisins — dont certains avaient été réajustés sur la foi de ses signalements.
Naé détourna le regard. Ce n'était pas une scène à voler. Mais elle entendit Sora dire à son frère, d'une voix féroce et tendre, la seule chose qui pouvait le retenir au bord du gouffre où elle-même avait failli tomber :
« Ce n'est pas toi qui as fait ça. C'est eux, à travers toi. Et maintenant tu es réveillé, et un homme réveillé peut réparer. » Elle lui prit le visage. « Tu m'entends, Kassel ? On va réparer. »
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