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Ne lis pas après minuit

Bien-aimée

9 min de lecture

A

Elle est revenue trois jours après l'enterrement, et la première chose que j'ai pensée, Dieu me pardonne, ce n'est pas « c'est impossible ». C'est « merci ».

Il faut avoir perdu quelqu'un pour le comprendre. Le deuil n'est pas un chagrin, au début ; c'est un refus. Tout votre être refuse l'information, la rejette comme un greffon, hurle au mensonge devant le cercueil, le trou, les condoléances. Pendant trois jours, j'avais refusé qu'Hélène fût morte avec une force qui me terrifiait moi-même. Alors quand on a frappé à la porte, ce troisième soir, et que j'ai ouvert sur elle — trempée de la pluie qui tombait, son manteau bleu collé à elle, ses cheveux noirs plaqués, ses yeux levés vers moi —, je n'ai pas crié. Je n'ai pas eu peur.

J'avais eu raison. Voilà tout ce que j'ai ressenti. J'avais eu raison de refuser. Elle était là.

« J'ai froid », dit-elle. Sa voix. Exactement sa voix. « Tu me laisses entrer ? »

On hésite, paraît-il, dans ces cas-là. Les histoires racontent qu'on hésite sur le seuil, qu'une part de nous sait. Je n'ai pas hésité une seconde. Je me suis effacé pour laisser entrer ma femme morte, et j'ai refermé la porte sur la pluie, et j'ai été, pour la dernière fois de ma vie, parfaitement heureux.


Les premiers jours, je n'ai rien voulu voir.

C'est une compétence, ne rien voir. Le deuil me l'avait enseignée et l'amour la perfectionna. Hélène était rentrée ; le reste ne me regardait pas. Si elle restait longtemps immobile près de la fenêtre, à fixer la rue avec une patience qu'elle n'avait jamais eue de son vivant — elle qui ne tenait pas en place —, je me disais qu'elle se réhabituait. Si elle ne mangeait pas, je me disais qu'elle n'avait pas faim. Si je ne l'entendais jamais respirer, la nuit, dans le lit retrouvé, je me disais que j'avais le sommeil lourd.

On peut se dire beaucoup de choses. C'est même, je crois, la définition de l'amour : la quantité de choses qu'on accepte de se dire pour ne pas voir l'autre tel qu'il est devenu.

Mais le corps sait avant la tête. Et mon corps, lui, à côté d'elle dans le noir, se mit à avoir froid. Un froid qui ne venait pas de la chambre. Un froid qui venait du côté du lit où elle reposait, immobile, les yeux — je le savais sans regarder — grands ouverts sur le plafond, toute la nuit, chaque nuit, sans jamais une fois les fermer.


Les différences arrivèrent par petites touches, et chacune, prise seule, pouvait se nier. C'est l'accumulation qui finit par crever la digue.

Elle ne connaissait plus le café. Hélène buvait son café d'une façon précise, rituelle, deux sucres et un nuage de lait, une manie dont je me moquais depuis quinze ans. La chose qui était rentrée le but noir, brûlant, sans une grimace, et quand je lui tendis le sucre par habitude, par tendresse, elle regarda le sucrier comme un objet dont elle aurait dû connaître l'usage et l'aurait oublié.

Elle ne dormait pas, mais parfois, au creux de la nuit, elle parlait. Pas en rêve — elle ne rêvait pas, on ne rêve pas les yeux ouverts. Elle récitait. À voix très basse, des suites de mots sans lien, des noms de rues, des prénoms que je ne connaissais pas, des dates. Une fois, je crus reconnaître, dans le marmonnement, le nom de notre voisine du dessous, madame Carel, une vieille dame que nous aimions bien. Le lendemain, on apprit que madame Carel était morte dans son sommeil, cette nuit-là, à l'heure où Hélène avait dit son nom.

Et puis il y avait le sourire.

Hélène avait un sourire qui montait d'abord dans les yeux, toujours, avant la bouche — c'était la première chose que j'avais aimée d'elle, vingt ans plus tôt. La chose qui était rentrée souriait à l'envers. La bouche d'abord, qui s'étirait, lentement, mécaniquement, comme tirée par un fil ; et les yeux qui restaient derrière, fixes, vides, n'arrivant jamais à rattraper la bouche. Elle souriait pour me rassurer, je crois. Elle avait dû garder, quelque part, l'information que sourire rassurait. Elle avait juste perdu la raison de le faire.


Le sixième soir, je trouvai le manteau.

Le manteau bleu, celui qu'elle portait en rentrant. Je voulus le faire sécher — absurde, il était sec depuis des jours, mais je cherchais des gestes d'époux, des gestes d'avant. Je le pris dans la penderie, et il était lourd. Trempé. De nouveau trempé, comme au premier soir, gorgé d'une eau froide qui se mit à couler de l'ourlet sur le plancher. Une eau qui sentait la terre. Qui sentait le fond.

Et dans la poche, mes doigts trouvèrent quelque chose. De la terre, en motte, et mêlée à la terre, un pétale blanc. Un pétale de lys.

Les lys de l'enterrement. Ceux qu'on avait jetés sur le cercueil, avant de combler.

Je restai longtemps à genoux devant la penderie, le manteau ruisselant dans les mains, et la digue céda enfin, et je vis. Je vis tout, d'un coup, comme on voit un paysage quand l'éclair déchire la nuit. Ma femme était morte. On l'avait mise en terre avec des lys. Et quelque chose était sorti de cette terre, avait remonté le chemin jusqu'à notre porte, en avait emprunté le visage, la voix, le manteau, et frappait depuis six jours à la place d'Hélène dans mon lit, dans ma cuisine, dans ma vie — quelque chose qui apprenait à être elle en m'observant l'aimer, et qui s'améliorait. Qui chaque jour ressemblait davantage. Qui, bientôt, ressemblerait assez.

Derrière moi, dans l'encadrement de la porte, sa voix dit :

« Qu'est-ce que tu fais avec mon manteau ? »

Et c'était sa voix, parfaite, tendre, inquiète — sauf qu'au bout, sur le dernier mot, il y eut autre chose. Une seconde voix sous la voix, plus grave, qui disait les mêmes mots avec un quart de seconde de retard, comme un écho monté du fond d'un puits.

Je ne me retournai pas tout de suite. Je savais que si je me retournais et que je voyais son visage en train de me sourire à l'envers, je ne pourrais plus jamais faire ce que je m'apprêtais à comprendre que je devais faire.


Voici ce que personne ne raconte sur les morts qui reviennent.

Le problème n'est pas qu'ils reviennent. Le problème, c'est qu'on veut les garder.

Toute cette nuit-là, je calculai. Pas comment la chasser — comment la garder. Je cherchais des arrangements. Et si je ne regardais jamais son sourire ? Et si je m'habituais au froid, à l'eau, aux noms qu'elle récite et qui tuent ? Madame Carel était vieille, après tout. Peut-être que la chose ne nommait que ceux qui allaient mourir, peut-être qu'elle ne faisait que les annoncer, peut-être que ce n'était pas si grave, peut-être que je pouvais vivre avec, peut-être que vingt ans d'amour valaient bien quelques voisins, peut-être, peut-être.

Vous voyez ce que j'étais en train de devenir ? Le deuil rend monstrueux. Il l'avait compris, lui, la chose. C'est pour ça qu'elle revient sous le visage aimé : pas parce que ça nous trompe, mais parce que ça nous corrompt. On sait. Au fond, très vite, on sait que ce n'est pas elle. Et on la garde quand même. Et c'est ça qu'elle vient chercher, vraiment : pas notre corps, pas notre vie. Notre consentement. Le moment où, en pleine connaissance, on dit oui à l'horreur parce qu'elle a les yeux de notre femme.

J'ai failli dire oui. Au matin, je l'avais presque dit.

Ce qui m'a sauvé — si c'est être sauvé —, c'est un détail. Un seul. Au petit jour, la lumière entra par la fenêtre où elle se tenait, immobile, à fixer la rue. Et la lumière passa à travers elle. Une seconde. Pas comme à travers un fantôme — pire : comme à travers une eau trouble, et au cœur de cette eau, l'espace d'un battement, je vis ce qui portait le manteau bleu. Ce n'était pas Hélène amincie, ni Hélène abîmée. Ce n'était pas Hélène du tout. C'était une chose enroulée sur elle-même, sombre et patiente, qui tenait le visage de ma femme devant elle comme on tient un masque devant un feu — et qui, derrière le masque, me regardait l'aimer avec une faim qui n'avait pas de fond.

Hélène n'était pas revenue. Hélène était la chose qu'on avait jetée pour appâter ce qui, maintenant, frappait à ma porte.


Je ne vous dirai pas ce que j'ai fait ce matin-là. Il y a des gestes qu'on pose une fois et qu'on n'a pas le droit de raconter, parce que les raconter, c'est les rendre possibles pour le prochain, et qu'aucun homme ne devrait apprendre par un récit comment renvoyer sous la terre la voix de sa bien-aimée.

Je dirai seulement qu'il y avait, dans la cave, la pelle qui avait servi au jardin qu'Hélène aimait. Que le cimetière était à dix minutes. Et qu'à un moment, à genoux dans la boue de l'aube, j'ai dû choisir entre l'amour et la vérité, et que j'ai choisi la vérité, et que choisir la vérité contre l'amour est la chose la plus proche de mourir qu'on puisse faire en restant vivant.

La maison est silencieuse, depuis. Le lit est froid des deux côtés, maintenant, ce qui est au moins honnête. Je ne récite aucun nom dans la nuit. Aucun voisin ne meurt par ma bouche.

Mais je veux que vous sachiez une chose, vous qui avez peut-être perdu quelqu'un, ou qui le perdrez, car c'est le seul rendez-vous qu'on ne manque jamais.

Un jour, peut-être, on frappera à votre porte. Tard. Sous la pluie. Et ce sera le visage que vous avez le plus pleuré, la voix qui vous manque jusque dans les os, qui vous dira qu'elle a froid et vous demandera d'entrer.

Tout votre être voudra dire oui. Tout votre amour, toute votre douleur, vingt ans de vie commune pousseront votre main vers la poignée.

Ne confondez jamais l'intensité de votre manque avec la réalité de leur retour. Ce qui frappe n'est pas revenu pour vous aimer. C'est revenu parce que vous, vous aimez encore — et que l'amour qui survit à la mort est la porte la moins gardée du monde.

Alors si jamais vous entendez, un soir, trois coups lents à votre porte, et la voix de votre bien-aimée derrière —

souvenez-vous qu'on les enterre avec des fleurs pour une raison.

Et n'ouvrez pas.

Fin pour l'instant
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