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Ne lis pas après minuit

Le Puits

9 min de lecture

A

Le village de Brèze-le-Bas comptait soixante âmes, une église sans curé, et un puits qu'on n'avait pas le droit de regarder.

Je l'appris le jour de mon arrivée, par la propriétaire du gîte, une femme sèche nommée madame Oudin qui me tendit les clés en récitant les règles comme on récite une météo. Pas de bruit après vingt-deux heures. Le bois pour la cheminée derrière la grange. Et, du même ton plat : « La place du village, vous la traversez si vous voulez, mais le puits au milieu, vous le regardez pas, et vous vous penchez surtout pas dessus. C'est tout. »

« Il est dangereux ? » demandai-je, citadin, pensant margelle effondrée et procès.

Madame Oudin me regarda comme on regarde quelqu'un qui n'a pas compris une langue pourtant simple.

« Il est bouché », dit-elle. « Depuis longtemps. Y a plus d'eau dedans. » Elle marqua un temps. « C'est bien pour ça qu'il faut pas se pencher. Un puits avec de l'eau, au moins, ça vous renvoie votre figure. »

J'étais venu pour le calme, pour finir d'écrire un livre qui n'avançait pas. Le calme, je l'eus. Brèze-le-Bas était d'un silence minéral, de ces villages que le monde a oubliés en route et qui ont cessé, par fierté ou par fatigue, de se rappeler à lui. Les soixante âmes me saluaient sans chaleur, vaquaient à des travaux lents, et le soir, fermaient leurs volets dès que la lumière baissait, tous, en même temps, comme à un signal.

Et au milieu de la place, sous un toit de pierre couvert de mousse, il y avait le puits, bouché par un lourd disque de bois cerclé de fer, et que personne ne regardait.


Il faut me comprendre. Dire à un homme qui écrit qu'il existe, à cent mètres de son lit, une chose qu'on ne doit pas regarder, c'est lui confier l'intrigue de ses prochaines nuits. Je ne pensai bientôt plus qu'au puits. J'inventai des raisons d'aller sur la place. Je m'asseyais sur le banc d'en face — sans le regarder, je vous jure, j'observais la règle, du coin de l'œil seulement.

Et c'est du coin de l'œil que je remarquai, le quatrième soir, qu'on lui apportait à manger.

Une vieille, courbée, traversa la place à la tombée du jour avec un panier. Elle souleva un battant ménagé dans le disque de bois — une petite trappe que je n'avais pas vue — et versa dedans le contenu du panier. Du pain. Des fruits. Quelque chose enveloppé dans un linge, qui pesait. Puis elle referma, posa la main à plat sur le bois un instant, comme on rassure une bête, et repartit sans un mot.

On nourrissait un puits bouché et sans eau.

Cette nuit-là, allongé, fenêtre entrouverte malgré le froid, je l'entendis pour la première fois. Très bas, porté par l'air immobile depuis le milieu de la place. Un son que je pris d'abord pour le vent dans la margelle, puis pour un animal, puis que je ne pus plus prendre pour rien d'autre que ce qu'il était.

Une respiration. Lente, profonde, patiente. Quelque chose, au fond du puits bouché, respirait.


J'allai voir madame Oudin. Je ne sais pas ce que j'espérais — qu'elle rie, sans doute, qu'elle me donne l'explication tiède qui me rendrait mes nuits. Elle ne rit pas.

« Vous avez entendu », dit-elle. Pas une question. Elle s'assit, ce qu'elle ne faisait jamais devant un client, et ce geste-là me fit plus peur que tout le reste. « Alors il faut que vous sachiez, sinon vous ferez une bêtise. Les curieux font toujours des bêtises, et après, c'est tout le village qui paie. »

Elle me servit un alcool de prune que je ne demandai pas, s'en servit un aussi.

« Le puits était un vrai puits, autrefois. Le seul du plateau. Toute la vie de Brèze venait de lui. » Elle but. « Et puis il y a eu l'année sans pluie. Vous savez ce que c'est, un village sans eau ? Non. Personne ne sait, aujourd'hui, on ouvre un robinet. Nous, on a vu les bêtes crever, puis les vieux, puis les petits. On a creusé le puits plus profond. Encore plus profond. Au-delà de ce qui se fait. » Elle me regarda. « Et à une certaine profondeur, jeune homme, on ne trouve plus de l'eau. On trouve autre chose. Quelque chose qui était là avant l'eau, et qui attendait qu'on creuse assez bas pour le déranger. »

« Qu'est-ce que vous avez trouvé ? » Ma voix n'était pas ferme.

« On n'a rien trouvé. On a été trouvés. » Elle fit tourner l'alcool dans son verre. « L'eau est revenue le lendemain. Abondante, claire, miraculeuse. Les bêtes ont guéri. Les récoltes de cette année-là, on en parle encore. Le village a été sauvé. » Un silence. « Il a juste fallu, à partir de ce jour, le nourrir. Et lui donner, de temps en temps, davantage que du pain. »

« Davantage que du pain », répétai-je.

Madame Oudin ne répondit pas tout de suite. Quand elle le fit, sa voix avait changé, et je compris que je touchais le cœur noir de Brèze-le-Bas, la chose autour de quoi soixante âmes organisaient leurs volets fermés et leurs saluts froids.

« Une fois par génération », dit-elle. « Il appelle. Avec la voix de quelqu'un qu'on a perdu — c'est sa ruse, il fouille dans nos morts et il prend la voix qui nous fera nous pencher. Un mari. Une mère. Un enfant. Il appelle, du fond, avec la voix exacte, les mots exacts, et il demande qu'on vienne le voir. Et celui qui se penche pour regarder qui l'appelle… » Elle reposa son verre. « …celui-là descend. Et l'eau coule encore trente ans. »

« Et si personne ne se penche ? »

Pour la première fois, madame Oudin eut peur — une peur ancienne, héritée, plus grande qu'elle.

« Alors il monte le chercher lui-même. Et il ne prend pas qu'un seul d'entre nous. »


J'aurais dû partir. Je préparai même la voiture. Mais cette nuit-là — la dernière, je le sais maintenant — il appela.

Et il ne se servit pas de la voix d'un mort du village. Comment l'aurait-il pu ? Je n'avais pas de mort, ici. Non. Le puits fouilla plus loin, jusqu'au fond de moi, et trouva la voix qu'il me fallait, à moi, l'étranger.

Il appela avec la voix de mon frère.

Mon frère, mort à douze ans quand j'en avais dix, noyé dans un étang un été, et dont je n'avais parlé à personne ici, dont je ne parlais à personne nulle part, dont le nom même m'était une plaie que trente ans n'avaient pas fermée. Sa voix. Sa vraie voix, celle d'avant la mue qu'il n'avait jamais eue, montant du milieu de la place, par la fenêtre, claire et tendre et joyeuse :

« Eh ! Tu viens ? Je suis là. Je t'attendais. Viens voir où je suis, c'est pas si profond, viens, j'ai plus peur du tout. »

Vous ne savez pas. Vous ne pouvez pas savoir. On peut tout entendre, tout endurer, sauf la voix de celui qu'on a pleuré pendant trente ans qui vous dit, du fond du noir, qu'il n'a plus peur et qu'il vous attend. Je me levai. Mes jambes décidèrent avant moi. Je sortis dans la nuit, pieds nus sur la pierre froide, et je traversai la place vers le puits, et la voix de mon petit frère riait, m'encourageait, m'appelait par le diminutif que lui seul employait, que personne ne pouvait connaître, que j'avais oublié moi-même jusqu'à cette seconde.

Je posai les mains sur le disque de bois. La trappe. Je l'ouvris. L'odeur qui en monta n'était pas une odeur d'eau ni de pierre — c'était l'odeur d'un été, d'un étang, de la vase chaude où mon frère était entré et d'où il n'était pas ressorti. Sa ruse était parfaite. Je me penchai.


Ce sont les volets qui me sauvèrent.

Pas un geste de courage — je n'en avais aucun. En me penchant, mon regard, par-dessus la margelle, accrocha les façades de la place. Et tous les volets, les soixante volets de Brèze-le-Bas, étaient ouverts.

Grands ouverts, dans le noir, et à chaque fenêtre, immobile, un visage. Tout le village, réveillé, debout aux fenêtres, me regardant me pencher. Sans un mot. Sans un geste pour m'arrêter. Soixante âmes qui attendaient, avec un soulagement que je vis luire sur chaque visage, que l'étranger se penche à leur place et leur achète trente ans d'eau.

Ils n'avaient pas fermé leurs volets ce soir-là. Pour une fois, ils voulaient voir.

Et c'est la lâcheté de leur espoir, l'avidité tranquille de ces soixante visages comptant sur moi pour descendre à leur place, qui fit taire d'un coup la voix de mon frère — parce que je compris, dans un éclair de dégoût plus fort que mon chagrin, que ce n'était pas lui. Que mon frère, mon vrai petit frère, n'aurait jamais voulu que je me penche. Que mon frère, lui, m'aurait crié de courir.

Je me rejetai en arrière. La voix, au fond, changea — perdit d'un coup sa douceur d'enfant, descendit dans des graves qu'aucune gorge ne fait, et ce qui hurla alors du puits n'avait plus rien d'humain ni de noyé, c'était une déception immense, géologique, vieille comme l'absence d'eau. Aux fenêtres, les soixante visages se froissèrent de terreur. Quelque part une femme se mit à prier.

Je courus. Pieds nus, jusqu'à la voiture, et je roulai sans phares jusqu'à l'aube, et je ne suis jamais retourné à Brèze-le-Bas.


J'ai cherché, depuis. Brèze-le-Bas ne figure sur aucune carte récente. Un hameau de ce nom est porté « abandonné » sur un cadastre de l'après-guerre, plateau désert, source tarie.

Tarie. Vous comprenez ? Personne ne s'est penché. L'eau s'est arrêtée. Et si l'eau s'est arrêtée, alors il est monté les chercher lui-même, les soixante, à leurs fenêtres ouvertes — il n'a pas pris qu'un seul d'entre eux.

Je vis avec ça. Avec l'idée que ma fuite a peut-être vidé un village. Mais surtout — et c'est pour ça que je vous écris, vous, ce soir — je vis avec une chose que madame Oudin n'a pas eu le temps de me dire, et que j'ai comprise seul, trop tard.

Il fouille dans nos morts pour trouver la voix qui nous fera nous pencher.

Et depuis cette nuit, certains soirs, très tard, quand la maison est silencieuse, j'entends mon frère.

Pas dehors. Pas dans un puits.

Dans la pièce d'à côté. Il a fini par sortir du plateau. Il me cherche. Et il a tout son temps, parce qu'il sait, maintenant, la seule chose qu'il ait besoin de savoir :

qu'un jour, fatigué, un soir comme un autre, j'irai voir.

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