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J'ai répondu dehors.
Pas dans la camionnette, pas à côté de lui, pas à portée de cette question qu'il venait de poser d'une voix que je ne lui connaissais pas. J'ai ouvert la portière, je suis sortie sous la pluie battante, et j'ai claqué la tôle derrière moi avant qu'il ait fini sa phrase. C'est qui, Camille ? La pluie m'a avalée. C'était mieux que de répondre.
— Allô ?
— Lou ? C'est Hélène. (Un blanc. Le bruit d'une cuisine, loin.) La maman de Camille. Je te dérange ?
On ne souhaite à personne d'entendre une mère dire la maman de Camille au présent, comme si Camille existait encore quelque part et qu'il fallait juste préciser de laquelle on parlait.
— Non. Non, Hélène, vous me dérangez pas.
Je me suis collée contre le mur, sous le maigre rebord d'un porche, et l'eau coulait quand même dans mon cou. De l'autre côté de la rue, à travers le pare-brise dégoulinant, je devinais la silhouette d'Ezra, immobile, qui ne me quittait pas des yeux. Je lui ai tourné le dos.
— Je voulais juste entendre ta voix, a dit Hélène. C'est bête. C'est l'heure où je l'appelais, avant. Dix-huit heures. (Un rire qui n'en était pas un.) Le corps se souvient des horaires même quand la tête sait. Tu connais ça ?
— Je connais ça.
Je le connaissais trop bien. Moi aussi mon corps gardait des horaires. Vingt-deux heures dix, par exemple, l'heure où, pendant quatre mois, je rechargeais le petit téléphone posé sur l'oreiller pour que la chanson tourne toute la nuit sans s'éteindre.
— Tu manges bien, à Paris ? Tu dors ?
— Je mange très bien. Je dors super.
Deuxième nature, maintenant, le mensonge. Je m'entendais le dire avec une aisance qui aurait dû me faire peur. Je dors super. Je dormais quatre heures par nuit dans neuf mètres carrés, et le reste du temps je le passais à étudier un garçon comme on étudie une cible.
— Et les cours ? La fac ?
— Ça se passe bien. Vraiment. C'est dur mais c'est bien.
Il n'y avait pas de fac. Enfin si, il y avait une inscription, un numéro étudiant, une bourse bien réelle qui justifiait tout le reste — mais je n'avais pas mis les pieds dans un amphi depuis trois semaines. Hélène ne le savait pas. Hélène ne savait rien. Pour elle, j'étais la meilleure amie courageuse qui était partie refaire sa vie là où ça ne sentait pas l'hôpital, et c'était une belle histoire, et elle s'y accrochait, et je la laissais faire parce que la vérité l'aurait tuée une deuxième fois.
La vérité, c'est que j'étais partie à Paris pour un garçon. Pas pour l'aimer. Pour le faire payer.
— Tu sais ce qui m'a fait t'appeler ? a dit Hélène. J'ai trié des cartons, ce week-end. Sa chambre. (Sa voix a tremblé une fraction de seconde, puis s'est reprise, vaillante, terrible.) Il fallait bien. Et je suis tombée sur des photos de vous deux. Le lac. Vous deviez avoir quinze ans. Tu avais cette frange affreuse.
— J'avais une frange affreuse, oui.
— Elle riait, sur la photo. Elle riait tout le temps, avec toi. Tu sais que tu étais la seule à la faire rire comme ça ?
J'ai fermé les yeux. La pluie, le béton, l'odeur de Paris mouillé. Et derrière mes paupières, Camille.
Camille à quinze ans, frange ratée elle aussi, qui me faisait répéter mes mensonges aux parents avant les soirées. Camille qui collait des posters sur tous les murs de sa chambre jusqu'à ne plus voir la peinture. Camille qui découvrait Larsen un soir d'hiver sur une scène minuscule de province et qui m'avait attrapé le poignet en disant écoute, Lou, écoute ça, c'est lui, c'est exactement lui, et moi je n'avais pas compris ce que voulait dire lui, et je n'avais pas demandé, et ça, c'est un des mille endroits où j'aurais pu changer l'histoire et où je ne l'ai pas fait.
Camille qui dévorait tout d'eux. Les chansons, les vidéos, les bouts d'interviews. Camille qui s'était mise à disparaître, le dernier hiver. Des week-ends entiers introuvable, le téléphone éteint, des explications qui ne tenaient pas. J'étais avec une amie. Tu connais pas. Moi qui croyais à une histoire de mec et qui n'avais pas insisté, parce qu'on avait dix-neuf ans et qu'à dix-neuf ans on a le droit d'avoir des secrets, on croit que les secrets sont des jouets, on ne sait pas encore que certains sont des armes.
Et puis le toit.
Un soir de mars. Un immeuble dont je ne connaissais pas l'adresse, dans une ville où je ne savais même pas qu'elle était allée. La police avait parlé d'un toit-terrasse, d'une rambarde basse, de la pluie qui rendait tout glissant. Personne n'avait jamais su ce qu'elle faisait là-haut, cette nuit-là, ni avec qui, ni pourquoi. Personne n'avait jamais su ce qu'elle était venue chercher dans cette ville.
Quatre mois de coma. Quatre mois de machines, de couloirs verts, de café de distributeur. Quatre mois où je m'asseyais à côté d'un lit et où je posais le petit téléphone sur l'oreiller, contre sa tempe, et où je lançais la seule chanson qu'elle voulait, la seule qu'elle avait écoutée en boucle les dernières semaines avant de tomber. Ne te réveille pas. Le titre comme une malédiction. Je le lui passais en suppliant le contraire. Réveille-toi. Réveille-toi. Réveille-toi, je t'en supplie, je ne dirai plus jamais que ta frange est ratée.
Elle ne s'est pas réveillée. Elle est morte cet été, un mardi, à l'heure du déjeuner, pendant que j'étais descendue acheter un sandwich que je n'ai jamais mangé.
— Lou ? Tu es toujours là ?
— Je suis là, Hélène. (Ma voix tenait. Je ne sais pas comment, mais elle tenait.) Pardon. Y a du réseau pourri ici.
— Tu pleures ?
— C'est la pluie.
— Ah. (Elle a fait semblant d'y croire, comme Ezra le premier soir, comme tout le monde croit ce qu'il a besoin de croire.) Prends soin de toi, ma Lou. Tu es tout ce qui me reste d'elle, tu sais. Quand je t'entends, je l'entends un peu.
J'ai raccroché en lui disant que je l'aimais, et c'était vrai, c'était le seul mot vrai de toute la conversation.
J'ai gardé le téléphone contre ma poitrine un moment, sous la pluie, et de l'autre côté de la rue Ezra attendait dans la camionnette, et je savais qu'il fallait que je retourne là-dedans, que je remette mon masque, que je trouve une vanne, que je referme tout d'un coup sec comme lui refermait son carnet.
Parce qu'il avait dit ce prénom d'une façon qui ne mentait pas. C'est qui, Camille ? Avec cette voix neuve, reculée contre la portière comme si je brûlais. Un garçon qui ne connaît pas un prénom ne recule pas comme ça. Un garçon qui ne connaît pas un prénom hausse les épaules.
Lui le connaissait.
J'ai senti le boulon, dans ma poitrine — pas celui qui se décroche quand il s'approche. L'autre. Celui qui se resserre. Froid, net, mécanique.
Tout ce temps, j'avais cru que ma mission consistait à comprendre ce que Larsen avait fait à Camille de loin, par une chanson, par hasard, par cette cruauté abstraite qu'ont les groupes qui marquent les gens sans jamais les connaître. J'avais cru qu'Ezra était coupable comme un poison est coupable : sans le savoir.
Mais un garçon qui recule comme ça, c'est un garçon qui a connu une Camille. Qui a porté ce prénom quelque part au fond de lui. Qui mentait, lui aussi, depuis le premier soir, depuis le premier verre renversé, depuis tu connaissais cette chanson.
On était deux à voir les fissures de l'autre. Maintenant on était deux à les avoir creusées.
Je me suis essuyé le visage avec ma manche trempée, ce qui n'a servi à rien. J'ai traversé la rue. J'ai ouvert la portière et je suis remontée à côté de lui, dégoulinante, et il m'a regardée avec cette tête nouvelle, prudente, presque effrayée, en attendant.
— C'est qui, Camille ? il a redemandé.
— Une amie. (Ma voix était parfaitement plate.) Elle est morte.
Ce n'était pas un mensonge. C'était pire : c'était une partie de la vérité, choisie comme on choisit un couteau.
Il n'a rien dit. Il a allumé le moteur — qui a démarré du premier coup, le salaud, comme s'il s'était bien foutu de nous tout à l'heure — et on a roulé jusqu'au Silo en silence, et le silence cette fois n'avait plus rien de facile.
Lui regardait par-dessus son volant un fantôme que je ne voyais pas.
Et moi, le front contre la vitre froide, je me suis fait une promesse, calme et claire, le genre que je tiens toujours, celles-là.
Avant de penser à l'embrasser, avant de penser à tomber, avant de penser à quoi que ce soit, j'allais découvrir ce que ce garçon savait de ma meilleure amie.
Et j'avais exactement où chercher.
Dans une boîte à chaussures, sous mon lit, à neuf mètres carrés de là, il y avait le vieux téléphone de Camille.
Saturé de Larsen.
Et que je n'avais jamais osé déverrouiller.
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