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Larsen

Ce qu'on se pardonne

9 min de lecture

A

Il y a une chose que les ingés son ne te disent jamais sur le larsen, et que j'ai mis un an à comprendre toute seule : ce cri, ce hurlement insupportable, c'est juste du son qui se cherche. Une boucle. Le micro entend l'enceinte, l'enceinte renvoie le micro, et ça tourne, et ça monte, et ça crève les oreilles — non pas parce que c'est trop, mais parce que ça ne trouve pas où s'arrêter. Le larsen, au fond, c'est deux choses trop proches qui n'arrivent plus à se quitter ni à se taire.

Nous deux, c'était exactement ça. Depuis le premier verre renversé.

La porte rouillée sans poignée était entrouverte. Trois heures de l'après-midi, le Silo dégorgeait sa nuit, un bunker qui sèche. J'ai poussé. Mes pas sur le béton, je les connaissais par cœur, sauf que pour la première fois ils ne me menaient pas au bar.

Il était sur scène. Évidemment. Seul, la guitare sèche sur les genoux, le carnet écorné fermé à côté de lui — fermé, pas ouvert, et ça m'a serré la gorge, parce qu'un carnet fermé chez Ezra, c'est un homme qui a arrêté de se battre avec une phrase. Il avait les cernes des mauvais jours. Quand il m'a vue, il ne s'est pas levé. Il n'a pas remis le masque non plus. Il est resté là, à nu, à me regarder traverser sa salle vide.

— T'es revenue, il a dit.

— J'ai déchiré mon billet de car.

— T'avais un billet de car.

— J'ai eu un billet de car pendant neuf jours. (Je me suis arrêtée au pied de la scène, là où, neuf mois plus tôt, j'avais foutu deux cents bières par terre pour exister à ses yeux.) Maintenant je l'ai plus.

Il a posé la guitare. Lentement, comme on pose quelque chose qui pourrait casser, ou comme quelqu'un qui n'a plus rien derrière quoi se cacher.

— Je t'ai pas dit le pire, il a dit. L'autre jour. Tu es partie avant.

— Je sais.

— Tu sais pas.

— Elle t'a appelé. (Je l'ai regardé droit, et j'ai vu le mot le traverser comme une lame, et je ne l'ai pas épargné, parce que l'épargner aurait été une autre façon de mentir.) Le 8 mars, à une heure douze. Quarante-sept secondes. T'as pas décroché.

Le silence, après, n'a pas hurlé. Pour une fois. Il est juste tombé sur nous, énorme, doux, terrible.

Il s'est plié en deux sur lui-même, sur cette scène basse faite pour qu'il n'y ait rien entre lui et les corps, et il a mis ses mains sur sa nuque, et il est resté comme ça, et j'ai monté les deux marches et je me suis assise à côté de lui sans le toucher, parce qu'il y a des douleurs qu'on n'a pas le droit de toucher avant qu'elles vous y autorisent.

— J'ai vu son nom s'allumer, il a dit, dans ses bras, d'une voix méconnaissable. Je venais de la laisser repartir sous la pluie. Je venais de lui dire — (sa voix s'est cassée, sur la corde où elle craquait toujours, sauf qu'il n'y avait pas de micro) — je lui avais dit des trucs horribles, Lou. Pour qu'elle parte. Parce qu'elle m'avait dit qu'elle allait mal, vraiment mal, et que moi j'ai eu une trouille de gamin, j'ai eu peur de pas être à la hauteur, peur de tomber avec elle, alors je l'ai poussée dehors. Et quand son nom s'est allumé, j'ai pensé : si je décroche, elle va m'engueuler, ou pire, elle va me supplier, et je saurai pas quoi dire. Alors j'ai retourné le téléphone sur le matelas. J'ai laissé sonner. Quarante-sept secondes. Et après je me suis endormi. Je me suis endormi, Lou. Pendant qu'elle marchait vers ce toit, moi je dormais à deux rues.

— Tu pouvais pas savoir.

— Tout le monde dit ça.

— Moi je le pense. (Et c'était vrai, et ça me coûtait, et c'est ça qui le rendait vrai.) Je le pense parce que moi non plus j'ai pas su. Elle m'a écrit je suis en carton et je lui ai dit de faire du sport. Elle m'a dit c'est lui et j'ai mis un emoji. On était deux à l'aimer, Ezra. On était deux à pas la voir couler à côté de nous. La différence c'est que toi t'as eu le téléphone qui sonne. Moi j'ai juste eu le silence. T'as porté la version la plus lourde tout seul pendant quinze mois. Et tu l'as chantée tous les soirs.

Il a relevé la tête. Ses yeux étaient rouges, ravagés, et c'était la deuxième fois que je voyais Ezra Vidal pleurer, et cette fois je n'ai pas eu envie de détourner le regard.

— Je suis venue te détruire, j'ai dit. T'étais au courant. Je voulais un coupable. (J'ai respiré.) Sauf qu'y a pas de coupable. Y a un garçon de vingt-deux ans qui a eu peur, et une fille qui allait mal et qui le cachait trop bien, et une autre fille à trois cents bornes qui regardait ailleurs. C'est tout. C'est affreux et c'est con et c'est tout. T'as pas tué Camille, Ezra. Un garçon terrifié qui décroche pas son téléphone, c'est pas un meurtrier. C'est juste quelqu'un qui devra vivre avec. Comme moi.

— Comment tu peux me pardonner ça.

— Je te pardonne pas ça. (Ma voix tremblait, mais elle tenait, elle tenait toujours, je n'ai jamais su comment.) Ça, personne peut le pardonner, et personne a à le faire, parce que c'était pas un crime. Je te pardonne d'avoir eu dix-neuf ans et d'avoir eu peur. Ça oui. Ça je peux. Parce que si je te pardonne pas, faut que je me pardonne pas non plus, et j'en peux plus de pas me pardonner.

Et là il s'est effondré. Pas en beauté, pas comme sur scène, pas comme un garçon qui se détruit pour le spectacle. Comme un type qui n'a plus de mur. Il s'est cassé en deux contre moi, le front dans mon cou, et j'ai senti tout son corps trembler, et j'ai passé mes bras autour de lui, et on est restés comme ça sur la scène basse du Silo, dans la lumière laide de l'après-midi, à pleurer la même fille pour les mêmes raisons, enfin, ensemble.

Il y a un boulon, dans ma poitrine, qui s'était décroché le premier soir. Pendant tout l'automne j'avais cru qu'il fallait le resserrer à mort, ou l'arracher. Là, le tenant contre moi, j'ai compris qu'on ne resserre pas ça. On apprend juste à vivre avec quelque chose qui bouge un peu. C'est ça, aimer quelqu'un. Laisser un boulon décroché et ne pas paniquer chaque fois qu'il cogne.

Combien de temps. Je ne sais pas. La lumière a tourné. À un moment Sacha a passé la tête par la porte du fond, nous a vus, et s'est retiré sans un mot, parce que Sacha est le seul adulte de cette histoire et qu'il sait quand un endroit n'a pas besoin de lui. Plus tard, Mansour gueulerait pour la tournée — le label avait reposé le contrat sur la table, l'automne, les dates, signe ou on passe à autre chose, Ez —, et Ezra ne savait toujours pas s'il pouvait quitter le seul endroit du monde où il avait perdu Camille et où, pour la même raison exacte, elle était encore un peu là. Mais ça, c'était pour demain. Les salles qui parlent, ça attend.

On est montés chez lui quand la nuit est tombée. Pour de vrai cette fois, pas en fuyant, pas en se déchirant. Il a fait un café correct, pour une fois, et on l'a bu sur le matelas, par terre, le dos contre le mur sous les baies pleines de toits luisants. Le cadre était toujours par terre, face contre parquet, là où il était tombé. Sans rien dire, il l'a ramassé. Il l'a redressé sur l'étagère, à l'endroit, le rire de Camille tourné vers la pièce. Première fois en quinze mois, j'imagine. Il l'a regardée un long moment. Puis il m'a regardée, moi.

Ce qui s'est passé après, je ne vais pas le raconter à des inconnus. Il y a des choses qu'on ne met pas dans une chanson, justement parce qu'elles sont vraies. Disons qu'il m'a embrassée comme la première fois sur le toit, avec cette retenue qui rendait tout plus grand que ça n'aurait dû l'être — sauf que cette fois je ne me suis pas arrachée, cette fois il n'y avait plus de mission dans ma poche ni de pierre dans mon ventre, cette fois on s'est tenus comme deux personnes qui ont enfin posé ce qu'elles portaient. Lentement. En se regardant. Une main à plat dans mon dos qui me retenait, et pour la première fois je me suis laissée retenir sans penser à elle. C'était tendre, et c'était grave, et c'était mérité, et je n'en dirai pas plus.

Au matin, il dormait. Lui qui ne dort jamais. La lumière grise montait sur les toits, et je le regardais, ce garçon qu'on m'avait dit d'éviter, ce garçon-accident qui s'était révélé n'être qu'un garçon, et j'ai senti quelque chose qui ressemblait à de la paix, ou au moins à sa banlieue.

Et puis mon regard est tombé sur son téléphone, posé à plat sur le sol près de sa main.

Et tout est revenu.

Quarante-sept secondes. Quelque part, dans une messagerie qu'il n'avait jamais vidée parce qu'on ne vide pas ça, il y avait peut-être encore la voix de Camille. Les derniers mots qu'elle ait dits à quelqu'un de vivant. Ezra les avait. Il ne les avait jamais écoutés en entier — je le savais sans qu'il l'ait dit, je le lisais sur lui comme il prétendait me lire, moi : un homme qui a écouté le message de la fille qu'il aimait n'a pas exactement ce visage-là quand il dort.

On s'était tout dit. On s'était tout pardonné. On s'était retrouvés.

Et il restait, entre nous, posé à plat sur le parquet à côté de sa main ouverte, quarante-sept secondes de la voix d'une fille qui ne se réveillerait pas, que ni lui ni moi n'avions encore eu le courage d'entendre.

J'ai regardé le téléphone. Je n'y ai pas touché.

Pas encore.

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