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Je garde la lame à garde d'os au-dessus de l'âtre, dans la maison au bord de l'eau. Les autres trempeuses trouvent ça étrange — qu'on expose ainsi un objet trempé, lourd de tout ce qu'on ne peut plus lire. Moi je l'aime. C'est la dernière chose que ma sœur a touchée, et c'est, paraît-il, là que repose ce que j'ai cessé de sentir.
Le soir, parfois, je la décroche. Elle est froide, comme tout acier. Mais quand je la tiens un moment, quand mes doigts se referment sur l'os usé de la garde, elle se met à chauffer. Doucement. Une braise sous la paume, un tiraillement qui monte du poignet — celui qui porte encore la cicatrice noire de l'entrave — jusqu'à la poitrine. Une émotion sans image. Je ne sais pas ce que c'est. Le rire de Lior, peut-être. Ou autre chose, plus vaste, qui n'a pas de nom dans ma mémoire mais qui en avait un, autrefois.
Je sais seulement que ça ressemble à de la tendresse, et que ça ne fait pas mal.
Esven entre. Il a les mains pleines de sel et de soleil, il a passé l'après-midi à rebâtir le quai avec les pêcheurs — il a fini par retrouver le nom de sa ville-port, et il a décidé qu'on en ferait une, ici, à neuf. Il me voit la lame dans les mains et il ne dit rien. Il a appris à ne rien dire. Il sait que je tiens là quelque chose qui m'appartient et que je ne comprends pas.
— Elle chauffe encore ? il demande, seulement.
— Elle chauffe.
Il sourit, ce sourire qui me retourne. Je ne sais toujours pas pourquoi. Je n'ai pas besoin de le savoir.
Je repose la lame sur l'âtre. Je traverse la pièce. Je prends sa main brûlée de soleil dans ma main brûlée de fer, et je la choisis — encore une fois, comme chaque jour, sans souvenir et sans dette, par le seul fait que je le veux.
L'acier au-dessus du feu se souvient pour moi de ce que j'ai donné.
Et moi, j'ai gardé le meilleur : la liberté de le donner encore.
Fin.
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