Novirae
ConnexionCréer un compte
Novirae
GuidesBlogÀ proposAideContactConfidentialitéConditions
Trempe

Pour forger, il faut connaître

5 min de lecture

A

On ne trempe pas un inconnu.

Voss me l'a dit comme on récite une loi de la pesanteur, debout dans la salle d'obsidienne, les mains croisées dans le dos. Pour forger le souvenir d'un autre, il faut le connaître. Pas le croiser. Pas l'observer. Le connaître assez pour tenir son passé dans sa tête comme on tient une braise au creux de la paume, sans broncher, le temps que le marteau descende.

— Vous allez le connaître, a-t-il dit. Le prince et vous. Tous les jours, jusqu'à ce que je juge que c'est assez.

J'ai ri. Un seul son, sec, qui a claqué contre les murs noirs.

— Vous me demandez de me lier d'amitié avec lui.

— Je vous demande de faire votre travail.

Le travail. Comme si on parlait d'aiguiser des couteaux et pas de découper quelqu'un de l'intérieur.

Esven m'attendait dans une pièce que la Couronne appelle un salon et que j'appellerais une cage si les barreaux y étaient honnêtes. Hautes fenêtres, tapis trop épais, une carafe d'eau et deux fauteuils placés trop loin l'un de l'autre pour qu'on se parle, trop près pour qu'on s'ignore. Il était debout près de la vitre, et la lumière le prenait mal, lui creusait le visage. Il ne s'est pas retourné tout de suite.

— La forgeronne, a-t-il dit. On vous a expliqué.

— On m'a expliqué que je dois fouiller dans votre tête. Oui.

— Et ça vous déplaît.

— Tout ici me déplaît. Vous n'êtes qu'une ligne sur une longue liste.

Là il s'est retourné. Des yeux gris, le gris exact de l'acier juste avant qu'il rougisse. Il m'a regardée comme on regarde un outil qu'on n'a pas commandé.

— Bien, a-t-il dit. Au moins vous ne mentez pas. À la cour c'est presque exotique.

Je me suis assise sans qu'on me le propose. Petite victoire. Il a haussé un sourcil, et il s'est assis aussi, lentement, en prince qui décide que la chaise a de la chance.

On a commencé. Voss avait laissé des consignes : qu'il me raconte. N'importe quoi. Son enfance, ses peurs, la première fois qu'il a saigné. Connaître, ai-je dit. La proximité comme une pince qui se resserre.

Esven n'a rien raconté du tout.

— Vous d'abord, a-t-il dit.

— Ce n'est pas moi qu'on trempe.

— Non. C'est moi. Alors permettez-moi le luxe de choisir à qui je m'ouvre. Donnez-moi quelque chose, forgeronne. Une seule chose vraie. Et je vous rendrai la pareille.

J'aurais dû refuser. C'était le piège évident, l'échange qui semble équitable et ne l'est jamais, parce que moi j'avais tout à perdre et lui rien que je puisse atteindre. Mais il y avait cette lame quelque part dans ce palais, la lame où j'avais noyé le rire de ma sœur pour toujours, et tant que la Couronne la tenait, elle me tenait. Je n'allais pas tendre l'autre joue avec le sourire.

— Je hais cet endroit, ai-je dit. C'est vrai. Ça suffit ?

— C'est un début. Et ça ne vous coûte rien.

— Vous croyez ?

Il m'a regardée une seconde de trop.

— Non, a-t-il fini par dire. Je crois que tout vous coûte. Je crois que vous comptez ce que ça vous prend même de respirer ici.

Le silence, après, avait du poids. J'ai détesté qu'il ait vu juste.

On s'est revus le lendemain. Et celui d'après. Voss venait au début de chaque séance, posait sa main froide sur la table, écoutait trois phrases et repartait, satisfait que la machine tourne. Esven attendait toujours qu'il soit sorti pour cesser de jouer le prince. C'était comme regarder un homme retirer une armure trop lourde, plaque après plaque, et découvrir dessous un autre métal, plus fin, plus fatigué.

Les joutes ne s'arrêtaient pas. Il avait la langue acérée, et moi la mienne, et on s'écorchait avec un soin presque tendre. Il m'appelait la forgeronne pour ne pas dire mon nom. Je l'appelais Votre Altesse pour le faire grincer. On se serait crus deux lames qu'on aiguise l'une contre l'autre, sans savoir laquelle finira au feu.

Mais un soir, il a laissé tomber une phrase.

On parlait des armes. De celles que la Couronne forge avec des gens comme moi. Je l'avais provoqué, j'avais dit quelque chose sur les princes qui dorment bien la nuit parce que d'autres rougissent l'acier à leur place.

Il n'a pas mordu. Il a regardé ses mains.

— Vous croyez que je dors, a-t-il dit. C'est mignon.

— Vous avez tout. Le titre, le palais, le droit de partir quand un Maître-trempeur vous ennuie. Qu'est-ce qui vous empêche de dormir, vous ?

Il a relevé les yeux. Et pour la première fois, l'acier était froid jusqu'au fond.

— La même chose que vous, forgeronne. Une laisse qu'on ne voit pas. Vous croyez que c'est moi qui ai choisi qu'on vous fouille la tête ? Vous croyez que quelqu'un ici choisit quoi que ce soit ?

— Vous êtes l'héritier.

— Je suis ce qu'on fond et qu'on reforge à volonté, a-t-il dit, très bas. Comme votre acier. Exactement comme votre acier. Sauf que moi, on ne me laisse même pas le luxe d'oublier ce qu'on m'a pris.

Il s'est levé avant que je puisse répondre. Il a tiré sur ses manchettes, et le prince est revenu, plaque après plaque, le visage de nouveau lisse comme l'obsidienne des murs.

— À demain, forgeronne, a-t-il dit. Connaissez-moi bien. C'est votre travail.

La porte s'est refermée. Je suis restée seule avec la carafe d'eau et les deux fauteuils trop loin, trop près, et cette chose désagréable qui montait dans ma poitrine et que je refusais de nommer.

Parce que je l'avais entendu. Le mot qu'il n'avait pas voulu dire et qu'il avait dit quand même.

Pris. On m'a pris quelque chose, à moi aussi.

Et je me suis surprise, pour la première fois depuis que j'avais passé les portes noires de Sombreval, à vouloir savoir quoi.

vote

Commentaires

Connecte-toi pour commenter.

Précédent
Chapitre suivant