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Arrêts de jeu

La salle de soins

6 min de lecture

A

La salle de soins, la nuit, sentait l'éthanol et le froid des tables en inox.

J'y suis arrivée le lendemain à vingt-trois heures par l'escalier de service, les baskets à la main pour ne pas faire de bruit sur le carrelage, le cœur battant comme avant une séance de tirs au but. C'est une chose étrange, avoir vingt ans et apprendre que le danger et le désir font exactement le même bruit dans la poitrine. À ce moment-là je croyais encore que c'était la peur de me faire prendre.

Il était déjà là. Une seule lampe allumée, celle du dessus de la table de massage, orientée pour qu'on ne la voie pas de la fenêtre. Le reste de la pièce dans le noir. Il avait préparé son matériel comme un chirurgien : bandes de strapping alignées, ciseaux, l'écho portable de la Fédé qu'il avait, je n'ai jamais su comment, réussi à emprunter sans laisser de trace.

— Sur la table, il a dit. À plat. On commence par voir où on en est ce soir.

Pas de bonjour. C'était mieux. Le bonjour, c'est pour les gens qui ont le droit de se voir.

Il a refait parler ses mains. Chaque soir ce serait ça : le bilan d'abord, le tiroir qu'il ouvrait d'un millimètre pour mesurer s'il s'était creusé depuis la veille, le ménisque qu'il interrogeait du pouce. Puis le travail. Des exercices que je ne connaissais pas, minuscules, humiliants de lenteur pour quelqu'un comme moi — tenir une contraction du quadriceps sept secondes, descendre sur une jambe au ralenti pendant qu'il guidait le genou de sa main pour qu'il ne parte pas en dedans, des trucs de vieille dame, j'ai dit le premier soir.

— Des trucs de vieille dame qui marchera encore à quarante ans, il a répondu. Contracte. Sept secondes. Tu comptes pas, c'est moi qui compte.

— Pourquoi c'est toi qui comptes.

— Parce que toi tu triches. Tu lâches à cinq et tu dis sept.

Il avait raison. Ça m'a énervée qu'il ait raison, et plus encore qu'il le dise sans agressivité, comme un fait de la nature, le soleil se lève à l'est, Romy Castel triche sur les contractions.

Le strapping venait à la fin. C'était le pire moment et le meilleur. Il s'asseyait sur un tabouret, prenait ma jambe en travers de sa cuisse, et il bandait. Il tirait la bande, la lissait du plat de la main, tournait la cheville, recommençait, et ses doigts revenaient cent fois sur le même trajet, le creux derrière le genou, la ligne du mollet, et il ne parlait pas, et moi je fixais le plafond en récitant les noms des titulaires pour penser à autre chose qu'à la chaleur de sa cuisse sous ma jambe.

Diani. Renard. Le Sommer.

Sa main sur ma cheville.

Bacha. Geyoro.

Son pouce qui s'attardait une demi-seconde de trop, ou peut-être que je l'inventais, peut-être que j'avais tellement besoin de l'inventer que je le fabriquais.

— T'es tendue, il a dit un soir. Tout le strapping ne sert à rien si tu remontes en serrant la jambe comme ça.

— Je suis pas tendue.

— Ton mollet est en pierre.

— C'est mon mollet. Il est en pierre depuis que j'ai six ans.

Il a levé les yeux de la bande. Moi du plafond. Erreur. On s'est regardés, lui en bas, moi sur la table, ma jambe nue posée en travers de ses cuisses, sa main encore refermée autour de ma cheville, et la lampe qui ne faisait qu'un petit cercle de lumière pour nous deux dans tout ce noir, et plus personne dans le bâtiment, et le silence qui faisait un bruit énorme.

— Castel, il a dit, très bas.

Il était revenu au nom de famille. Il faisait ça quand il avait besoin de remettre la distance. J'avais fini par comprendre que c'était sa façon de battre en retraite, et qu'il battait en retraite parce qu'il avait besoin de battre en retraite, et que ça, ça en disait plus long que tout ce qu'il aurait pu dire en avançant.

— Finis le strapping, j'ai dit.

Il a fini le strapping. Il a coupé la bande, lissé l'extrémité du pouce, et il a gardé une seconde la main à plat sur mon tibia bandé, comme la veille la glace, comme une signature, puis il l'a retirée d'un coup, comme on retire la main d'une plaque qu'on découvre brûlante.

On a tenu comme ça quatre nuits.

Quatre nuits où mon genou allait mieux, vraiment mieux, où le tiroir s'ouvrait un peu moins loin, où j'ai planté trois appuis gauches à l'entraînement sans la seconde de vide, et où Carmen Diaz, pour la première fois du stage, a prononcé mon nom avec un quart de douceur. Quatre nuits où je rentrais dans ma chambre à minuit avec la jambe réparée et le reste du corps cassé d'autre chose, allongée dans le noir, à revivre le trajet d'un pouce le long d'un mollet.

— Tu joues mieux, m'a dit mon père au téléphone le quatrième soir. Tu protèges plus ton gauche. Qu'est-ce que tu as changé ?

J'ai failli rire. J'ai un homme, papa. Pas comme tu crois. Un homme qui répare la jambe que je peux pas te dire que j'ai cassée.

— J'ai retrouvé la confiance, j'ai dit. C'est tout.

— Voilà, il a fait, ce voilà qui se casse. Voilà. La confiance. C'est dans la tête que ça se gagne, une place.

La cinquième nuit, j'ai descendu l'escalier de service à vingt-trois heures, les baskets à la main, et j'ai entendu des voix.

Je me suis figée sur la dernière marche, dans le noir.

La porte de la salle de soins était entrouverte. La lumière de la lampe basse en sortait, mais il y avait deux silhouettes — Sami, debout près de la table, et une autre, plus petite, appuyée contre le chambranle, une jambe repliée derrière elle dans la pose de quelqu'un qui ne fait que passer, qui jongle même à l'arrêt.

Wassila.

— ... mal au genou depuis l'opposition de mardi, elle disait, de cette voix polie qui me glaçait depuis le premier jour. C'est sûrement rien. Mais bon, tu es là pour ça, non. Pour regarder les genoux qui vont pas. (Une pause. Un sourire que je ne voyais pas mais que j'entendais.) Tu dois en voir, des genoux qui vont pas, ici. Même ceux qui font semblant.

Sami n'a pas répondu tout de suite. J'ai vu sa main, posée sur la table en inox, se refermer à plat sur le métal.

Et moi, sur la dernière marche, dans le noir, ma jambe fraîchement guérie commençant déjà à pulser sous mon poids, j'ai compris que les arrêts de jeu venaient de commencer pour de bon — ce temps en sursis, ce temps volé qu'un arbitre peut siffler à la seconde qu'il veut — et que Wassila, qui jonglait dans l'embrasure, tenait peut-être déjà le sifflet.

Je n'ai pas respiré. Je n'ai pas reculé.

On ne baisse jamais les yeux.

Même quand on est cachée dans le noir d'un escalier interdit, à six jours de la liste, avec un secret au genou et un autre, bien pire, qui battait juste au-dessus.

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