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Je ne bouge pas.
Pas parce que je ne veux pas.
Mais parce que mon corps ne répond plus correctement.
Il est là.
Dans ce café.
Assis en face de moi.
Comme si c’était normal.
Comme si cette place lui avait toujours été réservée.
Autour de nous, les conversations continuent.
Les tasses s’entrechoquent.
Un serveur passe.
Personne ne réagit.
Personne ne le regarde.
C’est ça, le pire.
Pas son apparition.
Pas sa présence.
Le fait que le monde l’accepte sans le voir.
Je déglutis lentement.
— Tu… tu es là depuis quand ? je finis par dire.
Il me regarde sans sourire.
Calme.
Stable.
Comme toujours.
— Depuis que tu m’as cherché.
Je serre les doigts autour du gobelet froid.
— Je t’ai pas cherché, je cherchais des explications.
Il incline légèrement la tête.
— Même chose.
Silence.
Je sens mon cœur cogner contre ma poitrine.
Trop fort.
Trop vite.
— Les gens… ils te voient ? je demande.
Il ne répond pas tout de suite.
Et ça, déjà, c’est une réponse.
— Non, dit-il finalement.
Je blêmis.
— Donc je deviens officiellement folle, c’est ça ?
Un léger souffle.
Presque un rire.
Mais sans humour.
— Non.
Il se penche légèrement en avant.
Ses yeux accrochent les miens.
Et pour la première fois depuis qu’il est apparu…
je sens quelque chose de différent.
Pas du contrôle.
Pas du mystère.
Une fatigue.
Ancienne.
— Tu ne deviens pas folle, dit-il.
— Alors quoi ? je coupe. Parce que là, franchement, toutes les options sont mauvaises.
Silence.
Il regarde autour de nous.
Les gens passent.
Ignorent.
Vivent.
Puis il revient à moi.
— Tu es en train de recoller.
Je fronce les sourcils.
— Recoller quoi ?
Il hésite une fraction de seconde.
Comme s’il choisissait ses mots avec prudence.
— Ce que tu as déjà vécu.
Mon estomac se serre.
Encore cette phrase.
Encore ce poison.
— Arrête, je souffle. Arrête avec ça. Je ne t’ai jamais vu avant cette semaine.
Cette fois, il ne répond pas immédiatement.
Et ce silence-là est différent.
Plus lourd.
Plus ancien.
— Si, dit-il enfin.
Je secoue la tête.
— Non.
— Si.
— NON.
Je me lève brutalement.
La chaise recule dans un bruit sec.
Quelques regards se tournent.
Puis repartent aussitôt.
Comme si même ça… ne comptait pas.
Je respire vite.
— Ok, écoute-moi, dis-je. Je sais pas ce que tu fais. Hypnose, manipulation, je m’en fiche. Mais ça suffit.
Il ne bouge pas.
Il me regarde simplement.
Comme s’il attendait.
— Tu veux des preuves ? je lance.
Silence.
— Très bien.
Je sors mon téléphone.
Mes mains tremblent tellement que je manque de le faire tomber.
Je vais dans mes photos.
Dans mes messages.
Dans mes appels.
Tout ce qui devrait contenir une trace de lui.
Rien.
Rien.
Rien.
Je relève les yeux.
Triomphante… ou presque.
— Voilà. Rien. Tu n’existes pas.
Un instant.
Juste un instant.
Il ferme les yeux.
Très légèrement.
Comme si ma phrase lui était… familière.
— Si, dit-il doucement.
Je ris nerveusement.
— Tu vas me dire que même mon téléphone ment maintenant ?
Il me regarde à nouveau.
Et cette fois, sa voix change.
Légèrement.
Plus basse.
Plus précise.
— Ton téléphone ne ment pas.
Pause.
— Il oublie.
Un frisson me traverse.
Je recule d’un pas.
— C’est n’importe quoi…
Il se lève enfin.
Lentement.
Sans précipitation.
Et pour la première fois, je réalise quelque chose.
Il n’a jamais eu besoin de courir après moi.
Jamais.
Parce qu’il est toujours là avant moi.
Toujours.
— Assieds-toi, dit-il.
Ce n’est pas une demande.
Mais ce n’est pas un ordre violent non plus.
C’est pire.
C’est une certitude.
Je reste debout.
— Pourquoi moi ? je demande.
Silence.
Il me fixe.
Longtemps.
Puis :
— Parce que tu es la seule qui revient.
Mon souffle se coupe.
Je cligne des yeux.
— La seule… quoi ?
Il avance légèrement.
Pas vers moi.
Juste assez pour réduire la distance.
— Les autres s’arrêtent.
Je fronce les sourcils.
— Les autres… ?
Il ne termine pas sa phrase.
À la place, il sort quelque chose de sa poche.
Un petit objet.
Métallique.
Ancien.
Un pendentif.
Je le reconnais.
Instantanément.
Et pourtant… impossible.
Mes mains deviennent froides.
— Non… je murmure.
Il le pose sur la table.
Entre nous.
— Tu l’as déjà eu.
Je secoue la tête.
— Non.
Mais ma voix tremble.
Parce que je mens mal.
Très mal.
L’objet est là.
Réel.
Et dans mon esprit… quelque chose bouge.
Pas un souvenir complet.
Non.
Un éclat.
Une sensation.
Une autre rue.
Une autre nuit.
Ma main autour de ce pendentif.
Et du sang.
Encore.
Je recule brusquement.
— Arrête… je souffle. Arrête, arrête, arrête…
Il ne bouge pas.
— Tu sens que ça revient, dit-il.
Je serre les dents.
— Je veux pas que ça revienne !
Silence.
Puis, plus doucement :
— Je sais.
Et là, quelque chose casse en moi.
Pas une émotion.
Pas une pensée.
Une barrière.
Je me tiens au bord de quelque chose de trop grand.
Trop profond.
Trop ancien.
Je respire difficilement.
— Dis-moi ce que je suis, je chuchote.
Il me regarde.
Longtemps.
Et pour la première fois…
il semble hésiter à me répondre.
Le café autour de nous continue de vivre.
Mais à notre table…
tout est immobile.
Puis il dit :
— Tu es celle qui m’a déjà oublié deux fois.
Silence.
Total.
Je le fixe.
Complètement vide.
— Deux… fois ?
Il acquiesce.
Très légèrement.
— Et à chaque fois…
il marque une pause.
— tu m’as retrouvé.
Mon cœur s’arrête presque.
— Et si je refuse ? je demande.
Il penche légèrement la tête.
Et sa réponse tombe, simple.
Inévitable.
— Alors tu recommences.
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