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Angle Mort

Ce que tu étais

4 min de lecture

A

Ils avaient une preuve. Sora la lui montra comme on montre une blessure : sans douceur, pour qu'elle fasse mal.

« Lève le bras gauche. L'intérieur du coude. »

Naé obéit. Il n'y avait rien — la peau lisse d'une citoyenne Indice 921.

« Regarde mieux. Dans l'angle mort. » Sora éclaira la peau d'une lumière particulière, basse, oblique. « Les capteurs de la Trame scannent à plat. Il y a un endroit sur chaque corps qu'ils lisent mal — le pli du coude, quand le bras est plié à un certain angle. On l'appelle l'angle mort. C'est là qu'on marquait les nôtres. »

Et sous la lumière oblique, dans le creux du coude plié, une marque apparut. Pâle, ancienne, presque effacée, mais là : trois petites lignes et un point. Un signe que Naé ne connaissait pas — et que sa main droite, soudain, monta toucher du bout des doigts avec une tendresse exacte, comme on retrouve un geste fait mille fois.

« Le sceau des Décrocheurs », dit Tomas, la voix basse. « Tu l'as choisi toi-même. Tu disais : "Ils peuvent réécrire mon cerveau, ils ne réécriront pas l'angle mort." » Il eut un rire triste. « Tu avais raison. Ils ont effacé ta mémoire. Ils ont oublié ton bras. »

Naé fixa la marque dans le creux de son coude. Son corps, encore. Toujours son corps qui savait avant elle. Le signe ne réveilla aucun souvenir — mais il rendit le vide concret, géographique : il y avait eu une femme, ici, dans cette peau, qui avait gravé une promesse à un endroit que le pouvoir ne pouvait pas voir. Cette femme n'était pas un mensonge des Marges. Elle avait existé. Elle avait laissé une trace.

« Montre-lui le reste », dit Sora.


Le reste, c'était un enregistrement. Pas un fichier propre de l'Office — une captation pirate, granuleuse, volée à une caméra des Marges.

On y voyait une femme. Plus jeune que Naé ne se sentait, les cheveux plus longs, le visage plus dur et plus vivant à la fois. Elle parlait devant un petit groupe, dans cette même salle ronde. Elle parlait de la Trame, de l'Arbitre, de la mémoire volée. Et sa voix — c'était cela, l'insoutenable — sa voix était la sienne. Mêmes inflexions. Même façon de marquer un silence avant un mot important.

« L'Harmonie n'est pas la paix », disait la femme dans l'enregistrement. « C'est un cimetière où les morts ne savent pas qu'ils sont morts. On ne se bat pas pour détruire l'Arbitre. On se bat pour une seule chose : rendre aux gens le droit de se souvenir, et donc le droit de choisir. Même de choisir mal. Surtout de choisir mal. »

Naé écouta sa propre voix défendre une idée qu'elle avait passé neuf ans à combattre depuis un box de l'Office, et quelque chose, en elle, se déchira proprement en deux.

« C'était quand ? » demanda-t-elle dans un souffle.

« Trois semaines avant ta capture », dit Sora. « Tu es sortie un soir pour une infiltration de routine. Tu n'es jamais revenue. Un mois plus tard, tu débarquais ici en gris, avec une escouade, pour nous livrer. » Elle s'approcha, et pour la première fois sa voix perdit son tranchant pour ne garder que la douleur. « Tu étais ma meilleure amie, Sève. J'ai pleuré ta mort. Et puis j'ai dû pleurer pire que ta mort : ton retour. »

Le silence dans la salle ronde était total.

« Je veux la retrouver », dit enfin Naé. Sa voix tremblait, mais ses mots étaient nets. « Pas pour redevenir elle — je ne sais même pas si je peux. Mais pour comprendre ce qu'ils m'ont fait. Et pour le faire payer. » Elle releva les yeux vers Sora. « Apprends-moi qui j'étais. Et je t'apprendrai, moi, comment ils pensent. Parce que ça — comment l'Office pense, comment l'Arbitre décide — ça, ils ont oublié de me l'effacer. »

Sora la fixa longtemps. Puis, lentement, quelque chose changea dans ses yeux — non pas de la confiance, pas encore, mais l'ombre d'un calcul, celui d'une combattante qui vient d'entrevoir une arme là où elle ne voyait qu'une plaie.

« Une Ajusteuse », murmura-t-elle, « qui connaît l'Office de l'intérieur. » Un sourire sans joie. « Ils n'auraient jamais dû te renvoyer ici. »

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