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Angle Mort

L'alliance des Marges

3 min de lecture

A

Une cellule ne pouvait pas prendre le Cœur. Il fallait les Marges entières.

Or les Marges n'étaient pas une armée. C'était une poussière de groupes, de clans, de survivants méfiants, qui avaient appris depuis des années que se rassembler, c'était offrir une cible. Les réunir tenait du miracle. Naé, Sora et Tomas y passèrent quatre de leurs dix jours.

Ils n'étaient pas tous d'accord. Loin de là.

« La vérité ? » cracha un vieux chef de clan du secteur 12. « Vous voulez mourir pour informer les gens d'en haut ? Ils sont gras et calmes et ils nous ont oubliés. Qu'ils crèvent dans leur Harmonie. »

« Détruisez le Cœur », dit une autre, une jeune femme dure aux yeux brûlants. « Pas de discours. Faites tout sauter. Que l'Arbitre tombe, et qu'on reparte de zéro. »

« Si l'Arbitre tombe d'un coup », répondit Naé, « dix millions de gens perdent en une seconde ce qui régule leur sommeil, leur humeur, leur cœur, la circulation, l'eau, l'air. Ce n'est pas une libération, c'est un massacre. La moitié de la ville meurt dans la panique avant l'aube. » Elle soutint le regard brûlant. « Je sais que tu veux brûler leur monde. Je comprends. Mais brûler leur monde, c'est tuer les dormeurs qu'on essaie de sauver. Tes propres frères, peut-être, sont là-haut, à s'ignorer. »

Ça, ça les fit taire. Parce qu'il n'y avait pas un clan des Marges qui n'eût perdu quelqu'un à un Réajustement. La liste des quarante-trois, et tous les autres jamais comptés, avait une descendance dans chaque famille d'en bas.

« On ne se bat pas pour détruire », répéta Naé, et c'étaient les mots de Sève dans sa bouche, choisis librement cette fois. « On se bat pour rendre le choix. Le leur. Et le vôtre. »


Ce fut Maï, la femme silencieuse dont Naé avait réajusté le compagnon, qui fit pencher la balance.

Elle se leva — elle qui ne parlait plus — et dit, d'une voix éraillée par le désuage : « Mon homme me croise dans la rue et ne me voit pas. Je ne veux pas qu'il meure dans une explosion. Je ne veux pas non plus le laisser dans son sommeil heureux. Je veux qu'on lui dise. Et qu'il décide s'il veut se souvenir de moi. » Elle regarda l'assemblée. « C'est tout ce qui me reste à espérer. Le droit qu'on lui rende la question. »

Le silence, cette fois, fut celui d'un accord.

Un à un, les clans se rallièrent. Pas par foi en la victoire — personne n'y croyait. Mais parce que chacun avait, là-haut, un visage qu'il voulait rendre à lui-même. L'alliance des Marges ne se fit pas autour d'une stratégie. Elle se fit autour de tous les gens volés, et du droit de leur reposer une question.

« Six jours », dit Sora ce soir-là, en regardant les feux des clans s'allumer dans le Fond, plus nombreux qu'ils ne l'avaient jamais été. « Six jours, et une armée de fantômes. »

« Une armée que l'Arbitre ne voit pas », dit Naé. « Parce qu'on s'est tous coupé le fil. » Elle regarda les feux, ces gens invisibles rassemblés dans le seul angle mort qui restât au monde. « Pour une fois, c'est nous qui voyons, et lui qui est aveugle. »

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