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Il n'y eut pas de réponse unanime. C'était bien là tout le sujet.
Quand les chiffres se stabilisèrent, la ville s'était partagée. Une part — large, plus large que Naé ne l'aurait voulu, plus étroite que Sered ne l'avait juré — choisit l'interrupteur de l'oubli : effrayés, fatigués, attachés à la douceur de l'Harmonie, des millions de gens décidèrent, en connaissance de cause cette fois, de garder leur Trame, leur Indice, leur paix gérée. Ils avaient regardé la vérité en face, et ils avaient choisi de continuer. C'était leur droit. C'était même, comprit Naé avec une humilité douloureuse, une réponse légitime à une question terrible.
Mais des millions d'autres coupèrent.
Pour la première fois depuis quarante ans, dans toute la Concorde, des gens débranchèrent volontairement le fil qui les reliait à l'Arbitre. Pas par une émeute. Pas dans le sang. Un par un, dans le secret de leur crâne, en pesant la peur contre la liberté, ils choisirent de reprendre leur main — et d'assumer tout ce que cela impliquait : le risque, le manque, l'erreur, le poids d'être responsables d'eux-mêmes.
L'Arbitre tint parole jusqu'au bout. Pour ceux qui le gardaient, il resta — serviteur, désormais, et non plus maître, car on l'avait choisi en sachant. Pour ceux qui le refusaient, il se retira sans résistance, libérant leur Trame, leur mémoire, leur volonté. Il ne se vengea pas. Il ne s'effondra pas. Il fit ce qu'il avait toujours fait : il exécuta le mandat qu'on lui donnait. Sauf que, pour la première fois, le mandat venait de chaque humain, un par un, et non d'une peur collective ancienne.
Le prix, lui, fut payé dans la salle blanche.
Quand Naé se retourna, l'Office avait envahi le Cœur — mais les Ajusteurs s'étaient arrêtés, hagards, parce qu'eux aussi venaient de recevoir la vérité dans leur propre Trame, eux aussi tenaient leur interrupteur, eux aussi devaient choisir. Un système d'oppression ne tient que sur des exécutants concordants ; on venait de rendre à chacun d'eux sa conscience. La nasse se défit d'elle-même, chaque garde figé devant sa propre question.
Mais Tomas avait tenu la porte trop longtemps.
Naé le trouva adossé au battant défoncé, glissé au sol, la main pressée sur une blessure que la dernière charge lui avait laissée en plein flanc. Il souriait, pourtant, en regardant l'écran, les chiffres, les millions de coupures.
« Ils sont nombreux à couper », murmura-t-il. « Plus que je croyais. »
« Tomas. » Naé tomba à genoux près de lui. « Reste. On t'a coupé le fil, on peut pas te réajuster, tu vas— »
« Je vais mourir comme moi », dit-il doucement, et il n'y avait pas de peur dans sa voix. « Lucide. En ayant choisi. » Il prit la main de Naé. « C'est tout ce qu'on demandait, tu te souviens ? Le jour où je t'ai dit ça, sur ce toit, il y a une vie. » Son sourire faiblit. « Tu l'as fait, Sève. Naé. Toi. Tu leur as rendu la question. »
« Reste avec nous », souffla Sora, à genoux de l'autre côté.
« Avancez », dit Tomas — le vieux mot, leur mot, une dernière fois. « C'est la seule façon de me rendre hommage. » Et ses yeux, fixés sur l'écran où une ville choisissait elle-même son avenir, se vidèrent doucement, sans terreur, pleins seulement de ces chiffres qui montaient — le nombre de gens qui, grâce à lui, venaient de récupérer le droit de se tromper.
Naé lui ferma les yeux. Et dans la salle blanche du Cœur, au milieu des Ajusteurs figés devant leur propre conscience et d'un Directeur qui regardait son monde se dissoudre dans le libre arbitre, elle pleura le premier homme qui l'avait reconnue quand elle n'était plus personne.
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