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Celle qui compte les marches

7 min de lecture

A

Chez ma grand-mère, l'escalier avait treize marches, et on les comptait à voix haute en montant.

C'était la règle, et c'était une règle d'enfant — de celles qu'on suit sans qu'on vous les explique, parce que les expliquer reviendrait à admettre qu'il y a quelque chose à expliquer. « Une, deux, trois », jusqu'à treize, et on ne disait jamais quatorze, parce qu'il n'y avait pas de quatorzième marche, et que dire son nombre dans cette maison, m'avait soufflé ma grand-mère une fois, une seule, c'était comme l'appeler.

« Appeler quoi, mémé ? »

« Celle qui compte les marches », avait-elle dit, et elle avait souri pour que ce soit un jeu, mais ses mains, sur ses genoux, s'étaient serrées l'une contre l'autre comme deux bêtes qui se rassurent.

J'avais six ans. On a peur, à six ans, des choses qu'on ne peut pas voir. Le malheur, c'est qu'on grandit, et qu'on apprend à ne plus avoir peur de ce qu'on ne voit pas — exactement au moment où ça devient dangereux.


La maison me revint trente ans plus tard, à la mort de ma grand-mère, parce que je n'avais plus de famille pour se la disputer. C'était une ferme basse au bout d'un chemin que la forêt avalait peu à peu, dans une région où les villages ont des noms qu'on ne prononce qu'en hiver. Je comptais la vendre. Je n'y croyais pas vraiment ; on ne vend pas une maison comme celle-là, on la transmet ou on la laisse pourrir, et je n'avais personne à qui transmettre.

J'y arrivai un soir d'octobre, les phares fouillant la brume, et la première chose que je fis en entrant, par habitude, par bêtise tendre, fut de poser le pied sur la première marche et de dire :

« Une. »

Ma propre voix d'adulte dans la maison morte me fit honte. Je montai le reste en silence, comme un homme. Je ne comptai pas. Je me souviens de l'avoir remarqué, en haut, avec une petite satisfaction : on guérit des frayeurs d'enfance. On devient quelqu'un de raisonnable.

Cette nuit-là, je dormis dans l'ancienne chambre de ma grand-mère, et je rêvai de chiffres. Pas d'images : des chiffres, récités dans le noir par une voix de petite fille qui montait, montait, et qui ne s'arrêtait pas à treize.

« Quatorze », disait la voix. « Quinze. Seize. »

Je me réveillai à l'aube avec la certitude désagréable d'avoir laissé une porte ouverte quelque part dans ma tête.


Je restai. Pour les papiers, me dis-je. En vérité, parce que la maison me retenait comme retiennent les lieux où l'on a été petit : par les chevilles, par en-dessous.

Et au bout d'une semaine, je comptai l'escalier.

Pas par superstition — par ennui, en montant me coucher, un soir où j'avais bu le vin de la cave de ma grand-mère. « Une, deux, trois… » Ma voix résonnait, joyeuse, ironique, un homme qui se moque de ses propres fantômes. « …onze, douze, treize. »

Et mon pied trouva une marche de plus.

Pas une illusion. Pas un faux pas dans le noir. Une marche, pleine, solide, sous ma semelle, là où il aurait dû n'y avoir que le palier. Je m'immobilisai, le cœur soudain énorme dans ma poitrine, le mot suivant en équilibre sur ma langue comme une pièce sur la tranche.

Je ne le dis pas.

Je tendis la main vers l'interrupteur, l'allumai. L'escalier avait treize marches. Je les comptai des yeux, trois fois. Treize. Le palier était là où il avait toujours été. J'étais debout dessus.

Mais sous mon pied droit, encore, je sentais le rebord d'une quatorzième marche que mes yeux refusaient de voir.

Je passai la nuit la lumière allumée. Au matin, je me dis que c'était le vin. Le vin, et trente ans, et une vieille peur qu'une maison vide avait rallumée comme on rallume une veilleuse. Je me le dis si bien que j'y crus presque.


Ce sont les voisins qui me donnèrent le reste. Il fallait bien que quelqu'un me le donne ; ces histoires-là ne se trouvent pas seul, on vous les confie, à voix basse, comme une contagion.

Le vieux Marsac, la ferme d'à côté, à un kilomètre de brume. Il connaissait ma grand-mère « du temps où ». Quand je mentionnai l'escalier — prudemment, en riant, comme on teste une glace —, son visage se ferma d'un coup, comme une main sur une bougie.

« Tu comptes, j'espère », dit-il.

Je ne riais plus.

« C'est une enfant », dit Marsac, les yeux dans son café. « Enfin, c'en était une. Il y a longtemps. Avant ta grand-mère, avant la mienne. On dit qu'elle est morte dans l'escalier de cette maison — tombée, ou poussée, on n'a jamais su, et c'est peut-être ça le pire, ce qu'on n'a jamais su. Elle comptait les marches en montant, comme tous les petits. Elle en était à treize quand elle est tombée. » Il leva les yeux. « Elle n'a jamais pu dire quatorze. Et depuis, elle le cherche. Le quatorze. La marche qu'elle n'a pas eu le temps d'atteindre. »

« C'est une histoire pour faire tenir les enfants tranquilles », dis-je, mais ma bouche était sèche.

« Bien sûr », dit Marsac. « C'est exactement ça. » Il se pencha. « Et tu sais comment on fait tenir une histoire pareille vivante pendant deux cents ans ? Pas en l'inventant. En ayant raison. Tant que quelqu'un compte à voix haute jusqu'à treize, elle sait qu'il y a une marche, elle reste dessous, elle attend qu'on dise son nombre pour avoir le droit de monter le chercher elle-même. Tu comptes jusqu'à treize, petit. Jamais quatorze. Le treize, c'est une porte fermée. Le quatorze, c'est la porte qu'on ouvre. »

« Et si on ne compte pas du tout ? »

Marsac eut un drôle de regard, presque de la pitié.

« Pire encore. Si tu comptes pas, elle croit que tu as oublié qu'elle est là. » Il finit son café. « Et elle déteste qu'on l'oublie. C'est même la seule chose qu'elle déteste. »


Je voulus partir. Je le jure devant ce que vous voudrez : je fis ma valise le soir même.

Mais on ne quitte pas une chambre d'étage sans descendre l'escalier. Et il était tard — il est toujours tard, dans ces histoires, parce que la peur attend le tard comme la marée attend la lune. La valise à la main, je me tins en haut des treize marches, dans la maison où une enfant cherchait depuis deux cents ans un nombre qu'on lui avait volé en mourant, et je compris que descendre, c'était compter à l'envers.

Treize. Douze. Onze.

Je descendais lentement, le souffle compté lui aussi, et à chaque marche, quelque chose descendait avec moi — pas derrière : en dessous, dans le bois, un poids léger d'enfant qui suivait mon pied de l'intérieur de l'escalier.

Trois. Deux. Une.

Je posai le pied sur le carrelage du bas, vivant, entier, riant presque de soulagement — et c'est là, en bas, à l'endroit où il n'y a pas de marche, où il n'y a que le sol et la sortie, que mon pied, en se posant, sentit sous lui le rebord d'une marche de plus.

Une marche en dessous du sol.

Et une voix de petite fille, ravie, enfin, tout contre mon oreille, dit le mot que je n'avais jamais dit, le mot qu'on cherchait depuis deux cents ans, le mot qui ouvre la porte par le bas :

« Quatorze. »


On a retrouvé ma valise au pied de l'escalier. Pas moi.

La maison est de nouveau à vendre. Le notaire a fait poser une rampe neuve, repeint les murs, tout ce qu'on fait pour qu'une maison oublie. Il fait visiter le soir, parce que c'est le seul moment où il est libre, et il monte toujours le premier, en bavardant, pour mettre les acheteurs à l'aise.

Si jamais c'est vous, un jour, au bout de ce chemin que la forêt avale — écoutez-le monter. Comptez avec lui, dans votre tête. Une, deux, trois.

Et quand il arrivera à treize, et qu'il posera le pied sur le palier en disant « et voilà l'étage », retenez bien le mot qu'il ne dira pas.

Parce qu'en bas, dans le bois, sous le carrelage repeint de frais, quelque chose de petit et de patient compte avec vous. Et il manque toujours, à cette maison, exactement une marche.

La sienne.

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