Novirae
ConnexionCréer un compte
Novirae
GuidesBlogÀ proposAideContactConfidentialitéConditions
Larsen

Les noms dans le bois

8 min de lecture

A

L'album est sorti un vendredi de mars.

Mars, oui. On n'a pas choisi la date, c'est le label qui décide ces choses-là, et quand Sacha me l'a annoncée j'ai eu un froid dans la nuque, et puis j'ai pensé que Camille aurait trouvé ça à son goût, ce sens du timing un peu cruel, cette façon que la vie a de faire rimer ses catastrophes avec ses cadeaux. Elle riait de tout. Elle aurait ri de ça.

Sur la pochette, il y a un toit. Pas le sien à elle — celui du Silo, photographié à l'aube, Paris qui s'ouvre, les antennes, la tour Eiffel qui clignote bêtement au loin comme une promesse à laquelle, finalement, on a fini par croire un peu. Et au dos, dans la liste des titres, en petits caractères que personne ne lit sauf ceux qui savent, il y a une ligne.

Paroles : Ezra Vidal & Lou Mercier.

Mon nom. Imprimé. Sur un objet qui va durer plus longtemps que moi.

Je suis venue à Paris pour effacer un garçon. Pour détruire. Pour faire payer. Et je repars de cette histoire avec mon nom gravé à côté du sien sur la seule chose qu'il sache faire de ses mains. Il y a une justice là-dedans que je ne comprends pas entièrement et que j'ai arrêté de vouloir comprendre. La vengeance, c'est une carte avec un méchant entouré au feutre. Ce que j'ai trouvé au bout de la route, ce n'était pas un méchant. C'était une vie. La mienne.

Mon livre est sorti six mois après. Mais ça, c'est une autre histoire, et celle-là elle est à moi tout entière, et je ne la raconterai pas ici.

L'album a marché. Pas comme un tube qu'on hurle à deux cents dans un bunker — autrement, plus large, plus loin. Des gens que je ne croiserai jamais l'écoutent dans des chambres de neuf mètres carrés à trois heures du matin et y trouvent de quoi tenir jusqu'au lendemain. Il y a une chanson, dedans, qui parle d'une fille au pilier de gauche. Personne ne sait qui c'est. Tout le monde croit que c'est la sienne. Ils ont raison. C'est devenu la leur.

Mais nous, on sait.

On est retournés au Silo un lundi de juin, à l'heure morte, quand le bunker sèche sa nuit. Mansour avait laissé la porte de fer entrouverte — la porte rouillée sans poignée, le graffiti au pochoir, l'éclair, et dessous, à la bombe rouge, ces mots que j'avais vus chaque soir pendant un automne sans savoir ce qu'ils me feraient : LARSEN — COMPLET.

Hélène est venue.

C'était la première fois qu'elle voyait la salle. Je lui avais tout dit, à la fin — pas le 8 mars, pas la pluie, pas la chute, ça elle le portait déjà et on ne retourne pas un cadre dans le cœur d'une mère. Mais le reste. Le bonheur. Le pilier. Le garçon à la voix éraillée qui avait aimé sa fille au point d'en faire des chansons pendant un an sans avoir le droit d'y mettre son nom. Hélène et Ezra s'étaient parlé, un dimanche, longuement, dans une cuisine qui sentait loin. Je n'étais pas là. Il en est revenu lavé, comme un paysage après l'orage, et il n'a jamais voulu me dire ce qu'ils s'étaient dit, et je ne lui ai jamais demandé. Il y a des silences qu'on respecte.

Elle s'est arrêtée au milieu du béton, et elle a regardé la scène basse, presque au niveau du sol, faite pour qu'il n'y ait rien entre le groupe et les corps.

— C'est là qu'elle venait, a dit Hélène.

— Là, j'ai dit. (J'ai montré la colonne d'enceintes, le mur du fond, la cicatrice de l'affiche déchirée.) Le pilier de gauche. Elle se mettait toujours au même endroit.

Hélène a marché jusqu'au pilier. Elle a posé sa main à plat sur le métal froid, comme on pose une main sur un front. Elle est restée comme ça un long moment, et personne n'a rien dit, parce que Sacha était là, dans l'ombre, et que Sacha est le seul adulte de cette histoire et qu'il sait quand un endroit n'a pas besoin de mots.

Et puis Ezra a sorti son couteau.

Il y a un endroit, au Silo, dans le bois du bar, où les gens gravent leur nom depuis trente ans. Des couches de noms les uns sur les autres, des cœurs, des dates, des groupes qui n'existent plus, toute une géologie de gens passés là un soir et qui ont voulu laisser une trace dans une ville qui se fout bien de leurs catastrophes. J'avais toujours su qu'on finirait dedans. C'était écrit, presque, depuis le soir où il avait dit elle est parfaite en repliant mes doigts sur une canette.

Il a gravé son nom. Puis le mien, à côté. Lentement, le bois qui résistait, sa main sûre.

Et puis il s'est arrêté, et il m'a regardée, et j'ai compris.

Je lui ai pris le couteau des mains. Et entre nos deux noms, dans le bois du bar du Silo, là où les gens écrivent qu'ils sont passés et qu'ils ont aimé, j'ai gravé un troisième.

Camille.

Pas en haut. Pas en dessous. Au milieu. Entre lui et moi. À sa place exacte — celle qu'elle avait passé sa dernière minute sur terre à essayer de construire, ce pont entre les deux personnes qu'elle aimait le plus et qui ne se connaissaient pas encore. Faut que je vous présente. Elle avait réussi. Ça lui avait pris dix mois et trois cents kilomètres et toutes nos conneries. Et maintenant les trois noms étaient là, ensemble, gravés dans la même planche, et ils y resteraient plus longtemps que nous, et un jour des gosses passeraient un doigt dessus sans savoir, et ce serait très bien.

Hélène est venue voir. Elle a lu les trois noms. Elle a touché celui du milieu.

— Elle est entre vous, elle a dit.

— Elle a toujours été entre nous, j'ai dit. C'est elle qui nous a mis là.

Hélène a pleuré, mais pas le pleur qui casse en deux. L'autre. Celui qui répare un peu. Elle m'a serrée contre elle, et par-dessus mon épaule elle a dit à Ezra, doucement :

— Merci de l'avoir rendue heureuse, ce dernier hiver. Une mère, ça a besoin de savoir ça. Que sa fille a été heureuse à un moment, avec quelqu'un. Tu m'as rendu ça.

J'ai senti, contre moi, le corps d'Ezra se défaire et se reprendre.

On a bu un verre tous les quatre au bar, sous nos trois noms. Sacha a sorti une bière pour lui, une limonade pour moi — t'as vingt ans, je suis pas ce genre de batteur, et on a ri parce que c'était devenu une vieille blague. Driss a mis un disque. Pas le nôtre. Quelque chose de vieux, de chaud. Et la lumière de service, blanche et laide, n'avait plus rien de laid ce jour-là.

J'ai pensé à la fille que j'étais, le premier soir. Deux valises, une bourse, une règle — ne rien gâcher — et une boîte à chaussures sous le bras pleine de la colère la plus propre du monde. Cette fille croyait qu'aimer, c'était tomber, et que tomber, c'était mourir. Elle avait vu une amie s'éloigner sous la pluie et elle en avait fait une arme.

Elle ne savait pas encore que le larsen n'est pas un danger.

Ça m'a pris un an à comprendre, et je vais l'écrire ici une fois pour toutes, parce que c'est la seule chose que cette ville m'ait vraiment apprise. Le larsen, ce cri de la sono quand le micro s'approche trop de l'enceinte, ce hurlement insupportable — trop près, ça hurle — ce n'est pas une menace. C'est un réglage. C'est le son qui te prévient qu'il faut trouver ta place. Ni trop loin, parce que trop loin tout est mort, plat, sans corps, on ne se touche plus, on s'éteint chacun dans son coin comme deux personnes qui tournent autour du même trou sans oser le porter ensemble. Ni trop près, parce que trop près on se dissout, on crie, on disparaît dans l'autre jusqu'à ne plus exister soi-même.

La bonne place existe. Les ingés son la connaissent au centimètre. Personne ne m'avait jamais expliqué comment on la tient, dans la vie.

Maintenant je sais. On la tient à deux. Debout. Côte à côte et pas l'un dans l'ombre de l'autre. Mes mots à moi, ses accords à lui, et entre les deux assez d'air pour que ça vibre sans que ça crie.

Camille ne l'avait pas trouvée à temps. Ça, on le portera toujours, lui et moi, comme on porte les gens qu'on n'a pas su rattraper. Mais on ne se la repasse plus comme une patate chaude pour ne pas la porter seuls. On la porte ensemble, à deux mains, sous trois noms gravés dans un bar.

C'est tout ce qui reste à faire, quand on en a perdu un. Hélène me l'avait dit, au téléphone, un soir. Veiller sur ceux qui tiennent encore debout.

On veille.

Fin pour l'instant
vote

Commentaires

Connecte-toi pour commenter.

Précédent