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Il existe une distance idéale entre un micro et une enceinte. Les ingés son la connaissent au centimètre. Trop loin, le son est mort, plat, sans corps. Trop près, ça hurle. Le métier, c'est de tenir la ligne exacte entre les deux — assez près pour que ça vibre, pas assez pour que ça crie. Personne ne m'a jamais expliqué comment on fait, dans la vie, pour tenir cette ligne-là.
Moi, ce soir, je l'avais déjà franchie. Je ne le savais juste pas encore.
J'avais embrassé Ezra Vidal sur le toit du Silo trois nuits plus tôt, et depuis, je me réveillais avec le goût du désastre dans la bouche. Pas le sien. Le mien. Le goût de quelqu'un qui a triché à son propre jeu.
Parce qu'il y a une chose qu'on ne dit pas, quand on vient quelque part pour détruire un garçon : on suppose que le détester sera un travail à plein temps. On prévoit de la haine pour les heures creuses. On ne prévoit pas que ses mains se rappelleront de lui avant son cerveau. On ne prévoit pas de monter l'escalier de fer du Silo en espérant, malgré tout, qu'il y soit.
Maya l'avait remarqué. Évidemment.
— Tu chantonnes, elle a dit un soir, en essuyant le zinc.
— Je chantonne pas.
— Tu chantonnais Ne te réveille pas. Tu sais, le truc que tu disais détester avec tout ton corps il y a trois semaines.
Je n'ai rien répondu. J'ai frotté un verre déjà propre jusqu'à ce qu'elle change de sujet, parce que Maya est gentille, et que la gentillesse, c'est aussi savoir quand lâcher quelqu'un.
Ce qu'elle ne savait pas, c'est ce qui se passait dans les marges. Le matin, par exemple, quand le Silo dormait. Ezra avait pris l'habitude de descendre vers onze heures, mal réveillé, et de me trouver en train de compter la caisse de la veille, et de s'asseoir sur un tabouret en face de moi sans rien dire, juste pour être là. Il ne faisait pas d'efforts. C'était ça, le piège. Le numéro, l'arrogance, le sourire de propriétaire, c'était pour les deux cents corps du soir. Avec moi, le matin, il ne jouait plus rien. Il buvait mon café dégueulasse en grimaçant, il lisait à voix haute les annonces absurdes punaisées derrière le bar, il me piquait un billet de cinq dans la caisse en disant je rembourse jamais et il revenait avec des viennoiseries pour deux.
— Tu fais quoi, là, je lui ai demandé un matin.
— Comment ça, je fais quoi.
— Ça. (J'ai désigné le croissant, le tabouret, lui.) C'est quoi.
Il a réfléchi en mâchant, sincèrement, comme si la question méritait une vraie réponse.
— J'en sais rien, il a fini par dire. C'est nouveau. (Il a haussé une épaule.) D'habitude je sais toujours ce que je fais avec les gens. Je vois le truc avant eux, je tire les fils, je m'ennuie, je pars. Avec toi je vois rien venir. C'est désagréable. (Une pause.) Continue.
Et moi, derrière mon café, je le regardais et je pensais : tu es l'ennemi. Je me le répétais comme une prière. Tu es la raison. Tu es venue pour lui. Sauf que le mot ne tenait plus. L'ennemi, ça ne vous apporte pas de croissants. L'ennemi, ça ne s'assoit pas en silence à trois heures du matin parce que le silence avec vous est plus facile que les vannes. J'avais construit ma haine comme on construit un mur, brique par brique, pendant quatre mois d'hôpital. Et chaque matin, ce garçon en descellait une sans même savoir qu'il y avait un mur.
C'est ça, le vrai danger. Pas qu'il m'embrasse. Qu'il me désarme.
Le truc, avec le Silo, c'est que c'est un endroit qui parle. Pas les gens — l'endroit. Le béton garde tout. Les affiches mortes sous les affiches neuves, les noms gravés au cutter dans le bois du bar, les autocollants en couches géologiques dans la loge. Une salle comme ça, c'est une mémoire. Et les mémoires, ça finit toujours par déborder.
La mienne a débordé un mardi, par accident, à cause de Sacha.
On était deux à fermer. Driss était rentré, Ezra était monté chez lui, Maya avait fini tôt. Sacha rangeait ses fûts derrière la batterie avec ces gestes lents et précis d'homme qui a sommeil mais qui ne se presse jamais. Il avait sorti une bière pour lui, une limonade pour moi — il ne me servait jamais d'alcool, t'as dix-neuf ans, je suis pas ce genre de batteur — et on parlait de rien. De la chaudière, encore. De Mansour. De la tournée que le label voulait caler à l'automne et qu'Ezra refusait de signer.
— Il refuse pourquoi ? j'ai demandé.
Sacha a haussé une épaule. Il a passé une main dans sa barbe, ce geste qu'il avait quand il pesait un mot.
— Parce que partir, pour Ez, ça veut dire laisser le Silo. Et le Silo, c'est… (Il a cherché.) C'est pas une salle, pour lui. C'est un endroit où il a perdu quelque chose. Les gens, ça les retient, les endroits comme ça. Même quand ça devrait les faire fuir.
J'ai senti le froid me monter dans la nuque avant de comprendre pourquoi. Un instinct. Le même que celui du musicien qui entend la fréquence grimper une demi-seconde avant le larsen et tend déjà la main vers la console.
— Il a perdu quoi ?
Sacha m'a regardée. Et je crois — je suis presque sûre — qu'il a hésité. Qu'une part de lui savait qu'il ne fallait pas. Mais il était fatigué, et j'étais juste la nouvelle, la fille au tarif standard qui faisait rire Ezra, et il était trois heures du matin, et à trois heures du matin tout le monde dit des choses qu'il ne dirait jamais à midi.
— Y a eu une fille, il a dit. Au printemps dernier.
Mon verre s'est arrêté à mi-chemin de ma bouche.
— Je vais pas te raconter, c'est pas mes affaires. (Il a bu une gorgée, les yeux ailleurs, dans une nuit que je ne voyais pas.) Mais je vais te dire un truc, parce que tu tournes autour de lui et que t'as l'air d'une fille bien, et que je voudrais pas que tu te brûles sans savoir sur quoi. Ez, avant, c'était un emmerdeur. Arrogant, sûr de lui, insupportable, mais… léger, tu vois ? Il jouait. Avec tout. Avec les gens. C'était un jeu pour lui. (Il a posé sa bière.) Et puis y a eu cette fille. Et un soir, au printemps, il s'est passé quelque chose. Je sais même pas tout, personne sait tout. Mais après cette nuit-là, il a plus jamais été pareil. Du jour au lendemain. L'emmerdeur léger, il est mort cette nuit-là. Celui qui est resté… (Il a montré le plafond, les étages, le garçon qui dormait peut-être au-dessus de nous.) Celui-là, il chante comme s'il payait une dette. Tu l'as entendu. Tu sais de quoi je parle.
Je savais. Mon Dieu, je savais.
— C'était quand ? j'ai dit, et ma voix est sortie trop neutre, trop lisse, la voix de quelqu'un qui retient un séisme. Cette nuit-là. C'était quand exactement ?
Sacha a réfléchi.
— Mars. Début mars. Il faisait encore un froid de gueux, je me rappelle, on avait dû rallumer les radiateurs de la loge. (Un petit rire triste.) Marrant, j'y avais pas repensé depuis. Pourquoi tu demandes ?
— Pour rien, j'ai dit. Je range.
J'ai rangé. J'ai empilé des chaises avec des mains qui ne m'appartenaient plus. J'ai dit bonne nuit à Sacha, j'ai descendu l'escalier de fer, j'ai poussé la porte rouillée sans poignée, et dehors, dans la rue vide et froide, je me suis pliée en deux contre le mur de béton comme si on venait de me frapper.
Mars. Début mars.
Camille est tombée le 8 mars. Un samedi. Je le sais parce que c'est une date qui m'a coupée en deux moitiés de vie : avant, après. Le 8 mars, à une heure et quelque du matin, Camille est tombée du toit d'un immeuble de l'est parisien, et personne — personne — n'a jamais su ce qu'elle faisait là, ni avec qui, ni pourquoi à cette heure-là, dans ce quartier-là, elle qui habitait à l'autre bout de la ville.
L'est parisien.
Le Silo est dans l'est parisien.
J'ai sorti mon téléphone avec des doigts qui tremblaient et j'ai ouvert la chose que je n'avais pas rouverte depuis des semaines. La preuve. Celle que j'avais trouvée trois jours après mon arrivée, en fouillant — je m'étais détestée de fouiller — dans les vieilles photos que Camille avait postées et effacées, dans son compte privé dont je connaissais le mot de passe parce qu'on connaissait tout l'une de l'autre. Une story sauvegardée. Datée. Une vidéo de huit secondes, tremblante, surexposée de rouge.
Une scène basse, presque au niveau du sol. Des câbles qui pendent comme des lianes. Et une voix, lointaine, étouffée par les enceintes saturées d'un petit téléphone, une voix éraillée qui chantait reste là où je te trouve encore.
Je l'avais regardée cent fois sans comprendre où c'était. Une salle de concert parmi mille. Un soir parmi mille.
Maintenant je reconnaissais le pilier. La colonne d'enceintes hautes comme moi. La cicatrice de l'affiche déchirée sur le mur du fond, celle devant laquelle je passais quarante fois par nuit avec un plateau de pintes.
Camille avait filmé cette vidéo au Silo.
Camille était venue ici. Camille avait vu Ezra chanter de ses propres yeux, debout dans cette salle, peut-être à l'endroit exact où je me tenais chaque soir. Et la date affichée sous la vidéo, en petit, en gris, ce détail que j'avais regardé cent fois sans le voir —
7 mars.
La veille.
Elle était là la nuit d'avant sa chute. Elle était là, dans cette salle, à quelques rues du toit d'où elle est tombée. Et le garçon que j'étais venue faire payer, le garçon que j'avais embrassé sur un toit trois nuits plus tôt, n'avait plus jamais été le même après une nuit de mars où une fille s'était trouvée dans son monde.
J'ai fait le calcul que j'avais refusé de faire pendant trois mois, parce que tant que je ne le faisais pas, je pouvais encore raconter l'histoire dans l'ordre qui m'arrangeait. Camille avait disparu de plus en plus de soirs, en février. Elle annulait. Elle répondait à peine. Je mettais ça sur le compte du mec qu'elle ne voulait pas me présenter — tu vas pas aimer, elle riait, laisse-moi mon secret deux minutes — et moi, vexée, je l'avais laissée à son secret. Je m'étais boudée pendant trois semaines avec ma meilleure amie au lieu de lui demander qui faisait briller ses yeux comme ça.
Le secret, c'était lui. Le secret avait une voix éraillée et un carnet écorné et habitait deux étages au-dessus de l'endroit où je servais des pintes.
Et moi qui croyais venir venger une fille trahie par un salaud, je venais de comprendre que je ne savais rien. Que pendant que je passais Ne te réveille pas en boucle dans cette chambre, persuadée de tenir l'arme du crime, je tenais en fait une lettre d'amour. Écrite par un garçon. Pour elle. Avant.
Tout mon récit reposait sur une certitude : qu'il ne savait pas qu'elle existait. Que pour lui, Camille n'était qu'une fan parmi des milliers, un visage levé dans le rouge, rien. C'était ça, ma colère : qu'elle soit morte avec sa chanson aux oreilles et qu'il n'en ait jamais rien su, jamais rien payé.
Sauf que Sacha venait de me dire qu'il n'avait plus jamais été le même après une nuit de mars. Sauf qu'il y avait un cadre, quelque part, que je n'avais pas encore vu. Sauf que mon arme se retournait dans ma main et me regardait avec ses yeux à elle.
Je me suis appuyée contre le mur, et au-dessus de ma tête, dans le ciel sale de Paris, une enseigne de kebab grésillait, montait dans les aigus, menaçait de lâcher. Trop près, ça hurle.
J'avais passé trois mois à chercher de quoi le détruire.
Je venais de trouver, et ce n'était pas une arme.
C'était un trou. Exactement de la taille de Camille. Et il était creusé en lui aussi.
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