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Larsen

Les mots à moi

9 min de lecture

A

Il y a un mot que les astronomes emploient et que personne n'ose pour les gens, alors qu'il leur va mieux qu'aux planètes : satellite. Un satellite, c'est un corps qui a renoncé à sa propre trajectoire. Il tourne autour d'un autre, plus gros, plus brillant, et il appelle ça une orbite pour ne pas dire une laisse. De loin, ça fait joli dans le ciel. De près, c'est une chose qui ne va plus jamais nulle part toute seule.

Je l'ai compris un mardi de novembre, dans neuf mètres carrés, devant un téléphone qui ne sonnait pas.

Le car de tournée était parti la veille. J'avais regardé Larsen charger les flycases dans la soute à six heures du matin, dans le froid qui mord, et Ezra avait remis le masque — celui que je connaissais par cœur maintenant, le sourire de propriétaire, la pose du type à qui rien n'arrive — parce que partir lui faisait peur et que la peur, chez lui, ça s'habille toujours en arrogance. Il m'avait à peine regardée. On s'appelle. Deux mots jetés par-dessus l'épaule, la voix déjà ailleurs, déjà sur scène quelque part dans une ville qu'il ne verrait pas. Il refaisait son geste. Le geste de la camionnette, le geste du toit, le geste qu'il avait fait à Camille un soir de mars : reculer de tout son corps devant ce qui comptait trop, pour ne pas avoir à le porter.

Et moi, sur le trottoir, j'avais failli courir derrière le car.

C'est ça qui m'a fait peur. Pas qu'il parte. Que je sois prête à partir avec, à n'importe quel prix, à devenir l'ombre qui tient les serviettes en coulisses et qui sourit aux interviews et qui appelle ça l'amour. Que je sois, déjà, à moitié dissoute.

Je connaissais cette fille. Je l'avais déjà perdue une fois.

Camille n'était pas tombée d'un toit, pas vraiment, pas d'abord. Elle était tombée bien avant, par petits morceaux, chaque soir où elle avait éteint son téléphone pour disparaître dans l'orbite d'un garçon. Elle s'était effacée week-end après week-end, jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle qu'une fan au pilier de gauche, lumineuse et creuse, en carton. Elle avait cessé d'avoir une trajectoire à elle. Et quand le garçon avait reculé, sur le toit, il n'y avait plus rien sous ses pieds pour la retenir, parce qu'elle avait tout donné à l'orbite et rien gardé pour le sol.

Je n'allais pas faire ça. Je m'étais promis, dans le métro de l'aube, le premier soir, de ne pas tomber. J'avais fini par tomber — pour de bon, amoureuse, j'avais lâché tous les boulons. Mais il y a deux façons de tomber, j'allais l'apprendre, et une seule te tue : c'est celle où tu tombes en abandonnant le sol.

Alors j'ai fait l'inventaire de ce que j'avais laissé en plan.

C'était court et c'était accablant. Une bourse que je n'honorais plus. Une fac où je n'avais pas mis les pieds depuis — j'ai compté sur mes doigts, et j'ai eu honte — sept semaines. Une mère à qui je servais je dors super, c'est dur mais c'est bien avec la même aisance écœurante qu'à Hélène. Une trajectoire entière, celle pour laquelle une gamine boursière avait fait ses cartons en juillet, rangée dans un tiroir le temps d'étudier un garçon comme on étudie une cible, puis de l'aimer comme on se noie.

Sur le bureau, un courrier que je n'avais pas ouvert depuis dix jours. Logo de la fac. Je l'ai ouvert. Madame Mercier, vos absences répétées… réexamen de votre dossier de bourse… vous êtes convoquée… Une date. Jeudi. Dans deux jours.

J'aurais pu paniquer. À la place, j'ai senti quelque chose se remettre droit dans ma poitrine, un boulon qui ne se décrochait pas, pour une fois, mais qui se vissait. Parce qu'une convocation, c'est une porte. Et une porte, même celle d'un bureau administratif qui sent le café tiède, c'est une trajectoire qui te rappelle qu'elle t'attend.

— Tu vas y aller ? a demandé Maya, le soir, en posant deux thés sur le matelas, sa place habituelle de fille qui n'a jamais eu peur de rien.

— Faut bien que quelqu'un aille plaider pour moi. Et je vois personne d'autre dans la pièce.

— C'est pas Ezra qui va le faire.

— Non. (Et ça ne sonnait pas comme un reproche, en le disant, ça sonnait comme un soulagement.) C'est pas son rôle. C'est même tout le contraire de son rôle. C'est le mien.

Jeudi, je suis allée à la fac.

J'avais oublié à quoi ça ressemblait. Le hall trop grand, l'odeur de polycopiés et de manteaux mouillés, les amphis en pente où deux cents gamins griffonnent dans la pénombre — deux cents corps tassés dans le noir, exactement comme au Silo, sauf que là personne ne saignait sur scène, là on parlait de droit constitutionnel, et c'était laid, et c'était lent, et c'était à moi. Devant la conseillère, je n'ai pas joué. Pas de masque, pas de vanne. J'ai dit qu'il s'était passé quelque chose, cette année, un deuil que je ne raconterais pas, et que j'avais déraillé, et que je demandais une chance de me remettre dans les rails. Elle m'a regardée comme on regarde quelqu'un qui dit enfin la vérité après une longue série de mensonges polis — et elle m'a donné un sursis. Conditionnel. À mériter. Le tarif standard, j'ai pensé, et j'ai failli sourire. Pour l'instant t'as le tarif standard. Faut le mériter, le reste.

Le soir même, j'ai appelé ma mère. Pas Hélène. La mienne.

— Lou ? À cette heure ? Il y a un problème ?

— Non. (Une inspiration.) Si. Enfin. Je t'ai menti depuis septembre, maman. J'allais pas en cours. Ça allait pas. Maintenant ça va mieux et je me rattrape, et je voulais juste que tu le saches en vrai, pas la version où je dors super.

Il y a eu un silence, au bout du fil, dans une cuisine qui sentait l'adoucissant à trois cents kilomètres. Puis ma mère a dit, d'une voix qui tremblait à peine :

— Tu sais que je le savais ? Une mère, ça sent ces choses.

C'était le mot d'Hélène. Exactement. Une mère, ça sent ces choses. Et j'ai pensé que peut-être, à la fin, toutes les mères du monde lisent leurs filles comme Ezra prétendait me lire, sauf qu'elles, elles ne se vantent pas de l'avantage.

Et puis, cette nuit-là, j'ai fait la chose que je remettais depuis dix mois sans le savoir.

J'avais acheté un carnet, l'après-midi, dans une papeterie près de la fac. Sans projet. Un carnet neuf, couverture noire, pages blanches, encore raides, rien d'écorné dedans. L'inverse exact de celui d'Ezra, ce carnet écorné qu'il trimballait comme un organe, plein de ratures rageuses, de vers réécrits dix fois, de mots barrés jusqu'à trouer le papier. Le sien était une plaie. Le mien était vide. Tout était encore possible dans le mien.

Je me suis assise par terre, le dos au radiateur — ma position, celle des grandes décisions et des grandes chutes — et j'ai écrit.

Pas pour Ezra. C'est ça qui a tout changé. Pendant des semaines, je lui avais donné mes images, mes phrases, le truc de viser juste avec les mots que Camille et moi on partageait depuis une cour de récré à treize ans. Je lui avais donné mon don comme on donne tout, sans compter, en croyant que c'était de l'amour alors que c'était déjà de la dissolution. Mes meilleurs mots finissaient dans sa bouche à lui, sous les lumières rouges, applaudis par deux cents inconnus qui croyaient que c'était les leurs. Et moi je restais dans le noir, contente, vide, en carton.

Cette nuit-là, j'ai écrit pour personne. Pour moi. J'ai écrit sur une fille tombée d'un toit qui parlait dans son dernier message d'une amie qu'elle voulait présenter. J'ai écrit sur un boulon décroché qu'on apprend à ne pas resserrer. J'ai écrit mal, raturé, recommencé — et au bout de trois pages, mes mots ont commencé à venir, à moi, à sonner comme une voix et pas comme un écho. Les mots qui ne venaient pas, dans le chapitre d'avant ma vie, ceux qu'Ezra m'avait demandé d'aller chercher pour lui — ils venaient. Sauf que cette fois ils ne montaient pas sur sa scène. Ils restaient sur ma page.

J'ai compris, à trois heures du matin, le crayon entre les doigts, une chose que personne ne m'avait dite. On ne trouve pas la bonne distance en s'éloignant de l'autre. On la trouve en cessant d'être l'autre. Le larsen, ce cri quand le micro s'approche trop de l'enceinte, ce n'est pas une question de fuir l'enceinte — c'est une question d'avoir, soi, son propre pied de micro, planté dans son propre sol. Tant que tu n'as pas ça, tout te fait hurler. Quand tu l'as, tu peux t'approcher autant que tu veux. Tu vibres, tu ne cries plus.

Ezra a appelé le lendemain. Tard. La voix éraillée par un concert dans une ville que je ne voyais pas, le masque tombé par la fatigue.

— Tu me manques, il a dit. C'est insupportable. Je joue et je te cherche sur le côté de la scène et t'y es pas.

Et un mois plus tôt, j'aurais pris le premier train. J'aurais couru derrière le car. Là, assise par terre, mon carnet noir ouvert sur les genoux, j'ai senti que je l'aimais autant — plus, peut-être, mieux — et que pour la première fois je n'étais pas obligée de me dissoudre pour le lui prouver.

— Toi aussi, j'ai dit. Mais je vais pas venir.

— Lou —

— J'ai une fac. J'ai une bourse à récupérer. J'ai un truc à moi, maintenant, Ezra. Un carnet. (Un silence, au bout du fil, où je l'ai senti comprendre.) J'ai passé l'automne à tomber dans toi. Je tombe plus. Je reste debout, et je t'aime depuis là où je me tiens. C'est pas pareil. C'est mieux. Demande à n'importe quel ingé son.

Il n'a rien dit pendant un long moment. Puis :

— Camille avait pas su faire ça, hein.

— Non. Elle avait pas su. (Ma gorge s'est serrée.) Moi j'apprends. Pour deux.

J'ai raccroché. La ville faisait son bruit gris sous la fenêtre. Et moi, pour la première fois depuis septembre, je n'étais le satellite de personne. J'étais une fille de dix-neuf ans, debout dans neuf mètres carrés, avec une bourse à sauver, une mère qui ne savait plus rien, un garçon sur une route quelque part, et un carnet noir à elle où les mots, enfin, venaient.

Ne rien gâcher, c'était ma vieille règle. Je l'avais comprise de travers tout ce temps. Ça ne voulait pas dire ne rien risquer. Ça voulait dire : ne te gâche pas, toi.

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